L’énigme du retour, Dany Laferrière (prix médicis 2009)

L’avant dernier livre de Dany Laferrière est un livre dont le titre semble faire un clin d’oeil au Cahier d’un retour en pays natal d’Aimé Césaire.

Cette « énigme » qui propulsa l’auteur sur les routes d’Haïti est un prétexte. C’est elle qui l’a poussé à revenir en Haïti pour retrouvé sur son île natale les traces de son passé familial. Par mots interposés, Laferrière fait de nous des compagnons de voyage. Dès lors, nous sommes emportés par les paroles d’un conteur formidable qui redécouvre son île et sa famille après 32 ans d’exil.

Ce retour aux sources de l’exilé politique gronde tout au long des pages comme un torrent. On sort marqué de son récit dont on sent bien qu’il a été pris sur le vif et qu’il dépeint des émotions elles aussi à vif. Il est difficile d’imaginer l’impensable isolement d’Haïti …

Par la magie des mots, et des mots seulement, le dénuement extrême auquel est réduit une grande partie du peuple haïtien nous apparaît, sans jamais que l’ombre  d’un pathos mal placé ne pointe le bout de son nez,  sans que la haine n’aie voix au chapitre ni que le désespoir ne prenne la parole.

Bien au contraire, ce qui ressort des descriptions de Laferrière, c’est l’immense fierté de ce peuple élégant, débrouillard et terriblement digne, y compris (a fortiori ?) lorsqu’il est frappé par une misère indescriptible.

Au début de son parcours, Laferrière fait le constat lucide d’une l’irrémédiable déchirure tout autant qu’il se retrouve happé, et nous avec, par les sons, les saveurs et les bruits de son Haïti Chérie. Le pays qu’il se remémore de façon toujours plus vive à chaque pas parcouru est bouleversé et transfiguré par les gifles de l’Histoire.

À sa façon il peut être vu comme une allégorie de son pays. Certes, il témoigne du gouffre qui sépare l’Occidental qu’il est devenu de ceux, restés au pays, qui ont souffert mille maux tandis que lui consignait mille mots. Coupable au moins symbolique d’abandon vis à vis d’une famille qu’il n’a jamais cessé d’aimer, même de loin, Laferrière est une figure du déchirement. Exilé, il porte en lui la mémoire de crimes et les blessures de libertés bafouées, tout comme la foi en certains mystères, que l’on entende par là les miracles chrétiens, la magie vaudoue ou le pouvoir du Verbe littéraire.

Narrateur à l’humour fin qui touche juste, il offre un récit puissant dont le moteur, bien qu’autobiographique, est l’un des thèmes les plus usités de la littérature : La quête du père. Ce dernier, contraint à l’exil par le Régime de Papa Doc, n’est en effet jamais revenu en Haïti pas plus qu’il n’accepta de rencontrer son fils, pour qui il demeura un inconnu jusqu’à sa mort.

Ce deuil porté par Dany est moteur de son retour d’exil. Questionnant les motivations d’un  père qui, vivant sur le même continent que lui,  refusa de lui ouvrir sa porte, il choisit de retourner dans le village de sa famille paternelle. Il sera accompagné par un chœur de voix familiales, familières et amicales qui tissent pour lui le récit des vies vécues en son absence. Laferrière pénètre alors certains traits du caractère de son père, via le récit que lui en font ses anciens compagnons, tout autant qu’il se découvre pris dans un enchevêtrement de croyances.  Il s’approprie Haïti tout autant qu’elle reprend possession de lui.

Passionnels, les fils qu’il renoue puis déroule pour nous en syllabes musicales sont autant des pierres ajoutées à sa propre reconstruction que des pavés jetés dans la mare des préjugés qui plombent l’image d’Haïti. L’Énigme du retour démontre que la misère, bien souvent, côtoie le sublime et fusionne avec lui.

Une fois passé  le temps du regard distancié, Haïti revendique ses droits sur la personnalité de l’auteur qui l’avait si longtemps quittée. Et le Canadien d’adoption de redevenir l’enfant émerveillé qu’il était, avec ses peurs, mais aussi ses rêves, et la capacité incroyable de nous les faire partager. Le pays du père finit par accepter le retour du fils. Haïti digère complètement Dany pour l’accepter en son sein, après que le flot des souvenirs a eu finit de le submerger. Dans un état second, l’auteur nous fait partager quelques ultimes rencontres mystérieuses.  L’étrangeté des dialogues évoqués lui rappelle que désormais il a été reconnu par une Terre ou la magie est palpable tout autant que les souffrances sont concrètes.

Dany Laferrière évoque lui-même son livre dans cette entretien :

Bonne lecture !

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