Stade Vaclav Havel, samedi 15 février 10h, match retour Des coups vs Des caresses.

L’effervescence était de mise ce samedi matin à la bibliothèque Vaclav Havel pour ce second club des lecteurs « Des coups, des caresses ».
« Le café est lancé ? », « T’as du sucre pour le thé ? », « Où j’ai mis mon bouquin ? »
Les cheveux plus ou moins ébouriffés,  les nouveaux arrivés de l’équipe, Maÿlis, Olivier et Arthur, sentent la tension monter avant le coup d’envoi prévu à 10h. Caroline, en bonne capitaine, rassure la bleusaille  : « Tout va bien se passer les gars ! On y va, on partage nos plaisirs de lecture, on donne envie et on repart avec les trois points ! ».

                L’autre partie de la team Havel arrive à l’heure dite. Des habitués, des roublards, des joueurs que les pavés de plus de 600 pages n’effraient pas : Ahmed, qui participe déjà à plusieurs clubs de lecture, gardera les cages avec un grand classique, L’Etranger, de Camus. Quant à Sylvie, qui, comme Ahmed, avait pris part au match aller le 18 janvier, elle arrive avec 3 épais ouvrages sous le bras, histoire de s’échauffer correctement. Quelques secondes avant le coup d’envoi, un nouveau nom s’inscrit sur la feuille de match, Isabelle, dont les enfants sont à la salle Jeux Vidéo.

                Vient le moment de la traditionnelle présentation des équipes : un tour de table pour mieux connaître ses coéquipiers. Sylvie, Isabelle, Ahmed, Maylis, Caroline, Olivier, Arthur et Gilbert le jeune supporter prendront donc part à cette rencontre animée. Sur le bord du terrain, tasses de café et de thé, verres de jus de fruit et quelques gâteaux pour les glucides nécessaires.

Des livres et des gâteaux.

Des livres et des gâteaux.

    Coup de sifflet, la partie est lancée. Sur les chapeaux de roues puisque Sylvie se lance dans un dribble chaloupé en affichant un énorme coup de cœur pour le roman fleuve de Mo Yan Beaux seins, belles fesses. Tout un programme. Une écriture crue qui colle bien à la rudesse des campagnes chinoises du premier tiers du XXe. Construit comme un roman russe, cette œuvre du Nobel de littérature 2012 dépeint le destin tragique de Jitong, dernier né de la famille (7 filles et 1 garçon) et celui de ses sœurs de 1938 aux années 90, autant de témoins de l’évolution de la Chine, de l’occupation japonaise jusqu’à l’affairisme sauvage contemporain. Nous avons pu voir une Sylvie encore sous le choc du livre, dont elle avait entendu parler dans Le Magazine littéraire « Dix grandes voix de la littérature étrangère ».

                Isabelle réceptionne la superbe passe de Sylvie et enchaîne avec Du givre sur les épaules de Lorenzo Mediano, aux éditions de la Ramonda. Le cadre : un petit village du pays basque espagnol, dans les années 30. Une intrigue simple : un villageois tombe amoureux de la fille du châtelain, bien sur la liaison est impossible, la dote inatteignable. Une chasse à l’homme s’ensuit, laissant libre cours à la brutalité du propriétaire terrien. Nous ne connaissons l’histoire qu’à travers ce que les villageois ont raconté à l’instituteur, personnage-narrateur au passé trouble… Un livre court mais fort, disponible à la Réserve centrale.

                Olivier, du haut de son mètre 90 reprend de la tête et, appliqué, sort sa fiche, à la manière des grands tacticiens. Eric Chevillard sent l’orang-outan. Ecrivain du non-sens, Chevillard joue avec les conventions narratives comme nous jouons avec son titre. Dans Sans l’orang-outan, suite à la disparition du grand singe roux, le monde court vers l’apocalypse. Incapables de créer, les hommes meurent au fur et à mesure, pour, finalement, vouloir devenir à leur tour orang-outan. Maÿlis, dans une intervention pleine d’à propos conclut l’action menée par Olivier pour nous apprendre que Chevillard, tout comme Echenoz ou Toussaint, fait partie de cette génération d’écrivains du sérail Minuit, sobrement nommés « les Minimalistes ».

Un beau une-deux pour transmettre le coup de cœur à Arthur qui présente Anima, de Wajdi Mouawad. Le principe narratif impose d’emblée la singularité de ce roman : nous ne voyons le récit qu’à travers les yeux des animaux qui croisent la route de Wahhch, le héros. Raton laveur, chien, mouche ou poisson rouge, toute la faune y passe. Wahhch est à la recherche du meurtrier de sa femme, un homme d’origine indienne, décrit par ses pairs comme une bête folle. Les multiples narrateurs nous emmènent à travers l’Ontario et les réserves indiennes au sein desquelles les trafics sont légion. Ce roman est une quête qui ramène Wahhch à ses racines, à la source de cette animalité qui l’habite, et à ce que l’homme peut avoir de plus enfoui en lui. C’est aussi une fuite en avant de notre héros pour éloigner la perte d’un être cher. Certaines scènes sont assez dures, attention aux âmes sensibles.

                Mi-temps. C’est un très beau moment de lecture que nous offre alors Ahmed, remobilisant les troupes autour de L’Etranger de Camus. A travers l’extrait se dessine le portrait de Meursault, un homme condamné à mort mais étranger à sa propre existence.

Ahmed, la tête dans les nuages.

Ahmed, la tête dans les nuages.

                Caroline change de style de jeu en proposant un manga, Ikigami. Dans cette série en 9 tomes, une société totalitaire impose une vaccination aux enfants. Cette vaccination déclenchera la mort d’un de ces enfants sur mille entre ses 18 et 25 ans. L’objectif de cette atrocité étant de donner pleine conscience de la valeur de la vie. Ces malheureux élus se voient attribuer un préavis pour leurs dernières 24 heures. Le personnage principal est le fonctionnaire qui délivre ces préavis, et au fil des tomes, il s’interrogera sur le sens de son travail.

                Plus de légèreté pour le second coup de cœur de Caroline : Le Rabbin congelé, succès de librairie de l’année dernière, est le premier roman de Steve Stern. Dans ce livre délirant, un rabbin, suite à une méditation trop profonde, se retrouve pris dans la glace en 1889. Réveillé 100 ans plus tard, il découvre le monde contemporain devant la télévision. Imaginez le carnage… Il devient un phénomène des médias, un gourou qui s’en met plein les poches.

                Maÿlis, récent transfuge du FC Duras, porte l’estocade avec un double DVD de Louis Malle, L’Inde fantôme. Dans ce documentaire, Malle propose 7 films courts autour de son voyage indien dans les seventies. La première partie se veut descriptive, quasi ethnologique tandis que dans le second DVD, Malle « arrête de comprendre » pour simplement vivre cette expérience indienne.

Qui a dit qu'il était interdit de manger à la bibliothèque ?

Qui a dit qu’il était interdit de manger à la bibliothèque ?

Il n’y a quasiment pas eu d’opposition lors de cette partie. Pas de coups de gueule, que des coups de cœur en ce match du samedi matin, une partie brillamment remportée par le club Des caresses. Un match qui ravira tous les amateurs de beau jeu. Et de littérature…

Score final : Des caresses 8 – 0 Des coups.

Votre envoyé spécial, Arthur.

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