« Des coups et des caresses » fête la musique !

C’est dans une ambiance festive et musicale que le club des lecteurs « Des coups et des caresses » s’est rassemblé dans la salle Allegro en ce samedi 21 juin. Tandis que partout en France et en Europe on s’apprêtait à fêter la musique, les espaces de la bibliothèque résonnaient d’une « playlist » éclectique mise au point par les bibliothécaires. Guidé par la chef d’orchestre Caroline et le premier violon Olivier, c’est un véritable octuor qui s’est réuni, prêt à célébrer la littérature et la musique.
 
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Hélas ! La voix d’Yves, un baryton couvrant 4 octaves, est vite appelée à exercer son talent de lecteur ailleurs, et tout juste a-t-il eu le temps d’exposer au club son projet de partenariat avec la bibliothèque (Tête de lecture, en référence à cet accessoire nécessaire au fonctionnement des tourne-disques d’antan) qu’il doit partir, transformant l’octuor en un septuor non moins talentueux.

A peine déstabilisée par le départ de notre soliste, Caroline, en bonne chef d’orchestre, relance le tempo. S’emparant de la viole de gambe qui passait par là, elle se lance dans un solo mélancolique, nous contant avec passion l’histoire de Tous les matins du monde de Pascal Quignard : Monsieur de Sainte-Colombe, violiste virtuose du XVIIème siècle ne peut se consoler de la disparition de son épouse, dont il rêve et dont il a des visions éveillées. Courtisé par Louis XIV qui veut en faire un musicien de sa cour, il refusera toujours, se présentant comme un sauvage qui n’y aurait pas sa place. Au travers de sa relation tourmentée avec son élève, Marin Marais, qui finira musicien de cour au grand dam de son maître, transparaît le rapport de Sainte-Colombe à la musique mais aussi au silence et au deuil.

C’est au cours du deuxième mouvement de ce morceau, jusque là parfait dans l’exécution, qu’apparaissent les premiers couacs. Catherine et Jacqueline, respectivement altiste et violoncelliste dans notre orchestre « Des coups et des caresses », sont tout à coup désaccordées. Alors qu’on aborde la version cinématographique du roman, réalisée par Alain Corneau en 1991 (la même année, donc), elles ne suivent pas le rythme de Caroline, ne trouvant pas dans le film les mêmes qualités que dans le roman. Samuel se joint à leur discorde : il n’a pas aimé le film mais n’a pas lu le livre, il est donc curieux de le découvrir.

Tout l’orchestre se retrouve pourtant au moment de l’adagio, dernier mouvement, et de son idée forte : la musique est intérieure, on ne l’écrit, on ne la dompte pas, on ne peut la communiquer que dans la spontanéité.

Mais l’orchestre ne laisse pas une seconde de répit à son auditoire médusé (et pour tout dire assez restreint : Julien passait par là à la recherche d’un SOS informatique qui ne viendra jamais) et se lance dans une interprétation électrique de Haute fidélité de Nick Hornby, premier roman d’amour rock écrit en 1995 par ce britannique et adapté en film en 2000 par Stephen Frears.

La guitare électrique d’Olivier peine toutefois à trouver des riffs ravageurs tant le roman lui semble une accumulation de titres de morceaux mythiques du rock britannique autour d’une vague histoire d’amour. Héloïse, à la batterie, n’a vu que le film mais elle en garde un souvenir assez bon pour ne pas perdre le rythme du martellement de sa caisse claire.

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Sans transition, notre rock prend des allures de punk débridé. C’est mu par une énergie folle et consubstantielle à cette musique que notre groupe se met à fracasser des instruments à travers la salle Allegro, qui n’a jamais si bien porté son nom mais qui n’en demandait pas tant. Les pieds dans le béton : chacun apprécie les traits comme saisis sur le vif de ce bel album scénarisé par Nicolas Wouters et dessiné par Mikaël Ross. Et même si Olivier et Caroline sont les seuls à l’avoir lu, ils racontent avec une certaine passion cette histoire de deux amis d ‘enfance qui se retrouvent à divers moments de leur vie :
Martin est habité d’une sourde violence qui fascine Thomas, son ami. Ce dernier rêve d’être comme lui, un vrai punk, mais il ne parvient jamais se laisser aller, sauf ponctuellement. Si le premier finira SDF à la gare de Bruxelles, le second cherchera un sens à sa vie bien rangée avec une femme et un enfant qui finiront par le quitter. Les différentes scènes de concerts, violences sourdes et muettes, s’étalent sur des planches de toute beauté et le désespoir comme l’enthousiasme hurlent à travers des pages somptueusement mises en couleur. Olivier est conquis, Caroline aussi et l’on devine que Samuel est intéressé. Sylvie, comme Jacqueline et Catherine sont peut-être plus circonspectes.

Mais le punk ne souffre pas de temps mort et on relance le groupe avec ce qui reste de guitares encore valides. Un nouvel album nous attend, un peu plus sage cette fois : P.I.L de Mari Yamazaki. Olivier est le seul à l’avoir lu et il n’a pas aimé.
Une jeune Japonaise étudiant dans un lycée chrétien dont elle déteste les codes de bonne conduite, va devenir punk, se raser la tête en signe de contestation et se mettre à fréquenter des bars donnant de la musique anglaise, rêvant finalement d’aller vivre à Londres. Olivier a trouvé cette histoire un peu gentillette et convenue. Seule la relation que l’héroïne entretient avec son grand-père, excentrique et dont l’argent lui brûle les doigts, sort du lot dans cette histoire aux traits classiques de la BD japonaise. Samuel glisse que les dessins des mangas lui semblent toujours être un peu les mêmes, suscitant la protestation de Caroline, d’Olivier et d’Héloïse.

Mais il est l’heure de changer de rythme. Les trompettes font subitement leur apparition alors que les guitares et les contrebasses fêtent avec virtuosité l’arrivée de leur musique favorite : le jazz est là ! Total Jazz est là et le punk laisse la place à cette musique en noir et blanc faites de petites saynètes concertistes dessinées par Blutch. Samuel est ici à l’honneur, qui nous délivre un solo de trompette tout en finesse. Il compare Blutch à Christophe Blain, autre dessinateur émérite, et admire le trait de cet album pour le moins original qui nous délivre une série de « moments de jazz » dessinée sur le vif, en Amérique ou à Paris, et anarchique comme la musique qu’il dépeint.
Si Samuel est conquis, le reste de l’orchestre suit péniblement le tempo. La plupart n’aime que les Indiens, premier « chapitre » de cet album, ouvrant inexplicablement le récit mais disparaissant très vite, et on referme bien rapidement cette parenthèse jazzy.

C’est Caroline qui reprend la main et la pose sur le clavier d’un vieux piano à queue. Il est l’heure de faire résonner les notes de ce magnifique instrument, ce que fait à merveille le héros de Novecento, roman d’Alessandro Barrico : un bébé abandonné dans un transatlantique qu’il ne quittera jamais. Retrouvé sur un piano, il montrera vite d’extraordinaires dispositions pour en jouer et donnera des concerts sur ce paquebot sa vie durant, devenant le plus grand pianiste du monde.

« Très moyen » selon Catherine, ce roman a pourtant séduit Caroline et évoque des souvenirs à Jacqueline. Après moultes recherches, Héloïse, qui n’est pas bibliothécaire pour rien, découvre que le livre a été adapté au cinéma sans faire de vague, sous le titre La légende du pianiste sur l’océan.

Sans fausse note, c’est au tour de Sylvie de donner de la voix, entonnant de son beau soprano Le temps où nous chantions, de Richard Powers, l’histoire musicale de ces deux frères nés d’un père juif ayant fui les persécutions nazis et d’une mère noire-américaine. C’est un véritable opéra, un parcours de famille dans cette Amérique multiculturelle qui se cherche, et les deux jeunes garçons doivent transcender leur couleur de peau qui va les handicaper leurs vies durant au moyen de la musique. L’un le fera en devenant un grand ténor et l’autre en l’accompagnant au piano au long de leur chemin à travers la musique, la lutte pour les droits et les combats pour l’égalité.

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Ce qui nous mène tout naturellement à Nina Simone et au roman que nous délivre Gilles Leroy. Ce troisième roman de sa trilogie, dite « américaine », nous raconte les derniers jours de Nina Simone, immense pianiste et chanteuse de jazz et de blues. Dans une villa du sud de la France, dans une transe alcoolique quasi continue, elle se fait berner par ses trois agents (elle les nomme les trois Harry) qui profitent de ses dernières forces pour lui faire donner d’ultimes concerts et lui extirper le plus d’argent possible. Blessée et humiliée à vie par l’impossibilité de devenir la « première concertiste classique noire », elle multipliera les ratages sentimentaux.

Mais s’il est bientôt temps de faire, à regret, tomber le rideau sur ce magnifique récital de notre club de lecteur, c’est sans compter sur le public qui demande un rappel avec force sifflets et tapages de pieds. Notre septuor se rassemble à nouveau pour écouter un solo, un ultime, au piano, par une Héloïse jusque là virtuose de la flûte traversière.

C’est un joli morceau, quoiqu’un peu triste, qu’elle nous entonne au clavier et à la voix. L’histoire de Nos vies désaccordées, roman de Gaëlle Josse, est celle d’un pianiste célèbre qui apprend par hasard que son ancienne compagne est internée dans une clinique psychiatrique depuis quelques années. Il la retrouvera pour essayer de comprendre ce qui s’est passé, et tenter de se faire pardonner…

Les dernières notes tombent, résonnent un peu, puis l’on se sépare en s’échangeant des romans et des partitions. On évoque encore Kerouac, Romain Rolland ou Georges Sand dont la musique habite les œuvres, que ce soit le jazz deSur la route, la musique vénitienne du 17ème siècle dans Consuelo ou celle de la guerre de 14 dans Jean-Christophe.

Puis notre groupe se sépare et la salle Allegro se tait. Pour quelque temps du moins, car si la musique adoucit les mœurs, elle est aussi, comme nous le dit si bien Bernard Lavilliers, « un cri qui vient de l’intérieur, qui fait rire les enfants mais pas les dictateurs » et ça tombe bien, il y a plus d’enfants que de dictateurs à la bibliothèque Vaclav Havel.

Olivier.

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