Journal de bord de l’Havel, samedi 18 octobre, 10h30

Déjà un an que le vaisseau Havel est à flot. Les vivres ne manquent pas et le moral est au beau fixe. Depuis quelques semaines, le navire a pris la Voie des Indés. Le club de lecture, sur le pont, s’apprête à augmenter la voilure en cette matinée où le soleil est haut, la mer calme, et les cookies savoureux.

voie des idés

Après avoir brièvement observé la carte marine dans sa cabine richement décorée, Caroline, la capitaine de ce beau voilier, a l’œil rivé sur la longue-vue.  Les quelques goélands qu’elle aperçoit au loin peinent à voler contre le vent. Bon signe : la brise se lève. La direction est toute trouvée : cap sur l’édition indépendante !

Après avoir sonné la cloche de navire, Caroline se dresse derrière la barre à roue. Outre la capitaine du bâtiment, cinq autres personnages se tiennent sur le pont : Ahmed, la barbe hirsute et l’œil malicieux, loup de mer qu’on n’avait plus vu sous nos latitudes depuis un petit moment, répond à l’appel du large, à l’instar de Jacqueline et Sylvie, qui, habituées à nos traversées, n’ont pas hésité à embarquer. Enfin, Régine, dont c’est déjà le second voyage à bord de l’Havel, et Arthur, l’officier chargé du quart, terminent l’équipage.

La capitaine sent les marins prêts à l’écouter, à la suivre dans cette expédition. Elle présente alors les différentes péripéties auxquels l’équipage pourra s’attendre : ils traverseront d’abord l’île de l’Arbre vengeur. D’illustres forbans comme Eric Chevillard ou Marie N’Diaye y ont trouvé ancrage, mais aussi d’autres auteurs (de forfaits) tombés dans l’oubli et à qui l’Arbre vengeur offre une seconde jeunesse. C’est le cas de l’auteur du Club des neurasthéniques, René Dalize, ancien officier de marine et ami d’Apollinaire et dont le roman initialement publié en feuilleton en 1912 dans Paris-Midi, a connu un grand succès en son temps.

club neurasthéniques

C’est sur ce récit du début de siècle, entendue un soir de tempête par un vieux flibustier aux mains calleuses, que la capitaine s’arrête : à Paris, 8 personnages fatigués de la vie (neurasthéniques donc), se retrouvent la nuit pour éviter le tumulte de la vie parisienne (il convient en effet de retarder le moment d’aller se coucher, puisque même dormir s’avère fatiguant). La peste arrive cependant en Europe, elle est aux portes de Paris : le club des neurasthéniques décide tout logiquement d’un suicide collectif, pour échapper au tapage lié à l’épidémie. Le plan ne se déroulera évidemment pas comme prévu puisque la troupe, loin de trépasser de manière collégiale, embarquera pour un voyage à travers le globe qui les éloignera de leur nature neurasthénique. Beaucoup d’ironie, de traits d’humour dans une belle langue du début XXème.

Caroline poursuit : « Au cours de notre odyssée, il est fort probable que nous croisions au large le terrible Frémok, descendant d’une longue lignée de flibustiers, ses ancêtres n’étaient autre que Fréon et Amok. Son équipage comporte plusieurs frères de la côte redoutables, notamment trois flamands à la folie incontrôlable, Herr Seele, Kamagurka et Cowboy Henk. ».

histoire de la belgique

Arthur poursuit : « J’ai entendu parler de ces fier-à-bras, je me suis même frotté à eux dans une taverne des Flandres. Ils ont entrepris de me montrer une carte aux couleurs chatoyantes. En lettres d’or, dont certaines formaient des créatures sous-marines étranges, s’étalait en frontispice Histoire de la Belgique pour tous. Et pour tout vous dire, le contenu de cette belle carte ne m’a pas touché. L’humour tantôt absurde, tantôt potache m’a rappelé ces vieux almanachs humoristiques. Mais la forme était des plus appréciables avec des planches construites à la manière d’anciens tableaux scolaires. Le hiatus avec l’humour, souvent adulte, fonctionnait donc assez bien. ».

Un tonnelet de café est alors percé à la hache d’abordage, et chaque marin s’en sert une lampée. Les volutes de fumée sont rapidement balayées par une brise naissante. Caroline et Arthur échangent un bref regard entendu. « L’Elyzad se lève, ce vent méditerranéen qui prend ses racines sur les côtes de Tunis. Ses rafales inattendues sont dangereuses, alors ne vous relâchez pas ! » encourage Arthur. Des nuages aux lugubres boursouflures s’amoncellent déjà au loin, et en quelques minutes, emplissent le ciel au dessus de l’Havel.

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Tout l’équipage est à pied d’œuvre. Jacqueline et Sylvie réduisent la voilure, Régine et Ahmed ficèlent la cargaison de thé pour qu’elle ne chavire pas dans la tempête tandis qu’Arthur garnit les assiettes de cookies. Ce dernier, pour mettre du baume au cœur des marins, leur raconte l’histoire d’un grand navigateur tunisien, Ali Bécheur, qui pris dans les tourmentes de l’Elyzad, s’en était sorti royalement. Suite à ce périlleux épisode, il avait changé de cap et avait pris la plume. L’officier chargé du quart se rappelait d’un roman de Bécheur qu’il avait autrefois lu, Tunis Blues, et le résume en ces termes à ses collègues du pont :

« Tunis Blues, ce roman choral où des voix, où des vies s’entrecroisent. Celle de Jimmy, jeune loup efflanqué aux prunelles perçantes au fond desquelles grondent l’insoumission, celle de Lola, voyante du vieux quartier juif, témoin des confidences de ses compatriotes, celle d’Ismaïl, juge d’instruction bougon, ou d’Elyssa, bourgeoise devenue louve.

tunis blues

Ce livre est une histoire de révolte, de voitures de luxe incendiées et de cœurs qui s’embrasent. Un texte où la critique sociale est omni-présente. Celle d’une société entre deux eaux : gardienne de traditions absurdes et s’accaparant les pires apparats occidentaux. Ali Bécheur nous propose une écriture aux descriptions majestueuses et sait nous glisser dans chacun des personnages. Autant de voix, souvent écorchées, qui nous emmènent avec elles à travers les quartiers de Tunis, chacune à la recherche de sa liberté. »

S’il avait du s’époumoner pour se faire entendre au début de son monologue, Arthur ne parlait plus que calmement sur ces derniers mots. La tempête était passée sans que personne ne s’en aperçoive, la mer était d’huile, et le soleil de plomb. Le vaisseau n’avançait plus, et les matelots se creusaient la tête pour trouver une solution à cet état d’inertie. Le désœuvrement faisait divaguer les esprits. Arthur est le premier à s’exprimer : « Imaginez, en 2024, un moyen d’avancer sans vent, sans rame. Même mieux, qui pourrait nous faire voler ! Sans élan et sans hélice ! On pourrait appeler ça… un jetpack ! ». « Oh le soleil t’a tapé sur la tête moussaillon ! » assène Ahmed. Dans son délire, l’officier chargé du quart continue son amphigouri  enflammé :

 « Je m’en rends bien compte, avec cette idée Vous êtes tous jaloux de mon Jetpack ! Un recueil de strips humoristiques de Tom Gauld, dessinateur dans le Guardian. Les sketchs sont pour la plupart truffés de références littéraires (Beckett, Edgar Allan Poe), de situations absurdes, avec un jeu récurrent sur l’antagonisme Science-fiction/belles lettres. Même si certaines planches tombent à plat, et que j’avoue ne pas en avoir saisi certaines, l’ensemble reste cohérent, et plaisant à lire. Une crème d’humour anglais même si le caractère lapidaire du genre nous laisse parfois sur notre faim. »

jetpack

Un seau d’eau de mer habilement lancé par Sylvie, la médecin de bord, fait revenir Arthur à lui. Trempé, il reprend ses esprits et un délicieux cookie (oui, encore !) et s’en va grommeler derrière le mât de misaine pendant que Sylvie, toujours très investie dans les voyages de l’armateur Des Coups des Caresses, prend la parole : « Ne te plains pas Arthur, il y a bien pire que notre travail. Un ami ivoirien, Gauz, m’a parlé de son ancien métier : il était Debout-payé. Une paye misérable pour rester debout, faire acte de présence, et par cette présence dissuader les voleurs. Il m’a raconté les habitudes des acheteurs et ce que cela disait de notre société, il a mis en perspective son parcours avec celui d’hommes aussi arrivés en France mais de générations différentes . Il m’a dit les conditions précaires, les difficultés pour le logement, pour s’insérer, pour retourner au pays. ».

debout

La nuit tombe sur la mer, les braseros sont allumés et les marins, rompus, se retrouvent autour d’une bonne plâtrée de cookies. Sylvie fait part de sa dernière lecture L’odeur du Minotaure de Marion Richez chez Sabine Wespieser : Marjorie, jeune femme brillante d’un milieu modeste, se lance dans une carrière en politique, avec les compromis liés à ce milieu. S’en suit une rupture avec les parents, l’oubli des traditions familiales. Un déchirement qui se poursuit jusqu’à la mort du père : en revenant de l’enterrement, elle percute un cerf, et ressent un choc si profond lorsqu’elle plonge son regard dans celui de l’animal agonisant, que sa vie bascule. Marjorie tentera de redécouvrir la simplicité, loin d’être évidente en politique. Un bon roman pour Sylvie, qui cependant trouve à redire sur la dernière partie du texte.

odeur

Régine prend la parole et clôt la discussion en citant Raymond Aubrac, pour qui la rupture de fil, dans une vie, est une des pire choses au monde.

L’ancre est larguée. Le clapotis des vagues, quelques cris d’oiseaux marins au loin et le léger roulis du navire font sommeiller nos vaillants lecteurs, qui finissent les quelques cookies restants.

Prochaine escale de l’Havel le samedi 15 novembre pour un abordage de coups de cœur !

L’officier chargé du quart, Arthur

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