J’ai attrapé des coups de cœur, un coup de gueule, un coup de Club des Lecteurs.

C’est samedi que se tenait, avant la 13411ème célébration du prix des « Coups et des Caresses », la délibération en huis clos du jury du plus prestigieux des prix littéraires. Reportage.

Qui n’a jamais rêvé d’assister à une délibération du jury des « Coups et des Caresses » ? Qui n’a jamais caressé le souhait obscur de s’asseoir dans cette mythique et splendide salle Allegro et découvrir en avant-première les heureux récipiendaires, tout auréolés de cette gloire éternelle que confère une simple nomination ?

Qui n’a jamais, dans ses fantasmes les plus débridés, imaginé fouler ce sol, effleurer cette table, écouter les houleux débats, profiter des discussions pleines de sagesse des clubistes qui fondent le jury ?

Tout le monde. Enfin, je veux dire, personne… Heu, bref, enfin toujours est-il que notre journal a réussi  à s’introduire (en déguisant habilement un de ces stagiaires journalistes en bande-dessinée) dans le Saint des Saints, l’ultime cénacle, the final countdown, pour votre plus grand plaisir ! Report… heu contre-enquête exclusive :

Il est 10h25 sur l’horloge du rez-de-chaussée et 27 sur les écrans d’ordinateurs, l’agitation règne déjà dans les environs de la bibliothèque Václav Havel, qui accueille pour la première fois consécutive la délibération pour le fameux prix littéraire. Olivier et Thomas, membres honoraires de la confrérie des Coups et des Caresses, ont préparé le café, le thé en trois assortiments et des Palmitos, car, comme le dit le poète : « on délibère mieux le ventre plein de palmitos. » On ne saurait contredire un si vif esprit.

La tension est en tout cas à son comble, d’autant qu’on vient de repérer un tigre à dent de sabre et un Tyrannosaure Rex dans le 18ème et que le SWAT et les Experts La Chapelle sont sur le coup. Enfermés comme ils le sont dans leur Concile, les Valeureux Membres du Jury ignorent tout des derniers rebondissements (contre toute attente le tigre a dévoré le T-Rex) et se concentrent sur une affaire bien plus noble : la littérature. Chronique, au cœur de l’action !

Ne vous fiez pas à son air débonnaire, le T-Rex, ici photographié à la volée par un de nos journalistes de choc, est un redoutable prédateur en pleine détérioration du bien public.

Ne vous fiez pas à son air débonnaire, le T-Rex, ici photographié à la volée par un de nos journalistes de choc, est un redoutable prédateur en pleine détérioration du bien public.

Régine, blonde au regard pétillant, a ramené un gâteau au citron délicieux et Sylvie, membre fondateur du Club, un gâteau au chocolat non moins succulent. Elles restent étrangement muettes quant à la provenance de ces mets mais on susurre déjà dans les milieux avertis qu’ils auraient été donnés en douce par certains des auteurs, désespérément en quête de voix. Un scandale de bon matin au plus haut sommet du Club ? Révélations exclusives au prochain numéro, avec en supplément le dénouement de l’assaut du tigre contre les collections jeunesse de la bibliothèque Genevoix.

C’est en tout cas Sylvie qui ouvre les hostilités avec l’attribution du meilleur roman classique : Retardataire, elle a terminé Aurélien à minuit. C’est un certain Aragon qui a écrit le texte, en 1945. Celui-ci est plus léger que Gide (on parle des textes, merci, ce n’est pas Closer ici). C’est un des grands romans qui ont bercé la vie de Sylvie : lu une première fois près de trente ans auparavant il est revenu dans son existence au hasard d’une promenade sur les quais de Seine. Et elle a replongé immédiatement dedans avec délectation (le livre, pas la Seine).

aragon

Mais qu’est-il arrivé au visage de Louis Aragon, gagnant de la dernière télé-réalité la « ferme des prix Goncourt » ? on voit nettement ses points noirs sur le nez.

Nous sommes en 1922. Aurélien, ex-militaire, erre dans sa vie civile, traîne sans objectif, sans doute traumatisé par les horreurs qu’il a vues et qu’il a commises. Dans un Paris de fêtes, de ballets, au hasard des places Blanche et Pigalle, il séduit dame sur dame. Sans consistance, il se perd. Tout à coup épris d’une jeune provinciale en visite à Paris, jeune femme insignifiante, il sent la machine infernale de l’amour se mettre en branle : elle, en demande perpétuelle de quelque chose de trop grand, de trop beau, qu’il ne peut lui donner, lui, voulant combler la vacance de son âme et de son cœur.

C’est une critique de l’époque, d’une riche bourgeoisie en décalage avec le reste de la société, de la place de la femme qui n’existe que par rapport à l’homme : l’épouse, la courtisane, l’actrice…

Mais c’est aussi un formidable poème sur Paris, ses jours et ses nuits, la vide de ses fêtes comme celui du cœur d’Aurélien.

Du coup, Liliane a envie de le lire et Christiane de le relire. Quant à Sylvie elle veut le mettre sur sa table de chevet, en lire des passages au hasard tant ce livre est pour elle magnifique.

Le premier coup de cœur, celui du roman classique, est donné !

C’est au tour de Philippe de prendre la parole, de son ton posé d’homme qui n’a pas peur de dire ce qu’il pense. Et il pense du mal, pas mal de mal. On l’a chargé d’attribuer le prix du meilleur roman comique.

Il a lu l’affaire est dans le sac en papier, de Böll. Un livre qu’il n’hésite pas à qualifier, éloignez les esprits sensibles, de foutraque et de labyrinthique. Philippe est lancé, à pleine vitesse. Il aime l’humour et l’absurde mais il n’a accroché, il manquait quelque chose à cette enquête policière loufoque et humoristique dont la drôlerie n’opère selon lui jamais.

Voilà Philippe forcé de distribuer le premier coup de sang, de gueule, la première récrimination. Fort heureusement l’homme a d’autres tours dans son sac.

Naissance d’un pont de Maylis de Kérangal, nous sort-il. Et, alors qu’il a tout un club suspendu à ses lèvres, confesse benoîtement qu’il «ne l’a pas lu mais que Maylis de Kérangal c’est très bien. ». Soit. Qui sommes-nous, modestes journalistes déguisés en livres, pour juger ?

Vous ne vous en doutiez pas mais ceci est une journaliste.

Vous ne vous en doutiez pas mais ceci est une journaliste.

Régine enchaine avec brio, suggérant à la bibliothèque d’acheter Cent ans de combats pour la liberté des femmes par Frédérique Agnès. Des témoignages de ce que fut, et ce qu’est encore, la lutte des femmes pour l’égalité des sexes. On voit d’où on vient, dit-elle, et ce qu’il nous reste de chemin à parcourir.

Régine est, bien entendu, chargée d’élire le meilleur roman de lutte.

Sans temps mort, Régine enchaîne. Martin Eden de Jack London. L’histoire presque autobiographique d’un ouvrier analphabète qui, par amour, va apprendre à lire puis écrire, et enfin comprendre le monde et saisira que les conditions atroces de travail des ouvriers les abrutissent.

Régine, elle, ne laisse à personne le temps de souffler. La voilà partie en Chine, aux côtés des Femmes de soie de Gail Tsukiyama. Ce sont les années 30 et une petite fille de 9 ans va être emmenée à la ville pour travailler la soie dans une usine, envoyant l’argent gagné à sa famille.

Elle découvrira elle aussi la littérature. Bouleversée, elle comprend que cette dernière et le fait d’avoir été envoyée à l’usine l’a préservée d’une vie toute tracée : devenir épouse, travailler à la ferme comme sa sœur.

Et deux coups de cœurs en plus !

Mais il est temps de passer la main à une Christiane qui trépigne. Fidèles à ses « petits bouquins » (jamais trop longs, jamais sur la guerre ni sur la violence ni sur le quotidien) elle va attribuer le prix du meilleur roman populaire, à Amélie Nothomb !

Elle a lu son dernier ouvrage, Pétronille, et l’a adoré. L’univers est étrange, rien n’est convenu, cela termine même comme un roman policier. Un roman sur le champagne ! Sur le champagne ? Étrange mais génial !

On apprend entre autres choses que le champagne se déguste seul, c’est-à-dire jamais accompagné par des cacahuètes ou des pistaches. De plus, ce doit être du bon champagne (comprenez cher) !

L’heure est venue d’élire le meilleur roman de Science-fiction. C’est Olivier, grand amateur du genre, qui va s’en charger :

La Horde du Contrevent, qu’il n’hésite pas à qualifier de chef-d’œuvre devant son parterre incrédule, est un roman d’Alain Damasio. Le « pitcher » est ardu mais Olivier s’attelle à la tâche avec enthousiasme. Dans un monde balayé par les vents de l’amont vers l’aval, les membres d’une horde, formés depuis l’enfance à « contrer » les vents, tentent toute leur vie durant, de gagner l’extrême amont inaccessible et de découvrir l’origine du Vent.

Plein de poésie, d’idées géniales et de jeux sur les mots, la Horde est un livre de SF comme on n’en fait pas, et, selon Olivier, un ouvrage sublime qui transcende les genres et les codes.

9782952221702

Il est beau, il est bien, en plus il y a un CD d’ambiance avec, et Olivier a des actions chez l’éditeur alors foncez l’acheter petits polissons !

S’il convainc Régine et Thomas, les autres membres du jury sont plus dubitatifs et Liliane en vient même à remettre en cause la place de la SF dans ce prix littéraire. Fort heureusement les hostilités sont coupées par l’arrivée d’une bonne nouvelle : le tigre à dents de sabre était en fait un extrémiste anti-album jeunesse (au micro de notre correspondant il a livré en exclusivité ses premières confessions, son enfance difficile passée dans les bibliothèques, sa haine des albums et sa croyance en un message pro-Invasion-de-la-Terre-par-Krypton caché dans iceux) déguisé en félin particulièrement énervé.

Thomas est le premier à se remettre de cette révélation choc (plus d’info à suivre). Il doit remettre le prix du meilleur recueil de nouvelles et il a sélectionné les œuvres de Julien Compadou, l’auteur de Brûlons tous ces punks pour l’amour des Elfes et de L’attaque des dauphins tueurs, des livres qui, comme leurs noms ne l’indiquent pas, sont truffés de situations absurdes et d’humour cocasse et dans lesquels on devine une influence de Poe.

Dans Tuons tous ces punks pour l’amour des Elfes, le narrateur, fasciné par les gens qui travaillent dans le milieu de la culture, et qu’il appelle les Elfes, va devenir gardien de musée pour protéger la culture contre les punks. Hélas ! Il va vite se rendre compte que les gardiens de musée sont en fait des « beaufs » finis, ce qui va achever de le désillusionner sur le monde.

C’est à ce moment précis que notre journaliste, secoué d’une quinte de toux, se trahit et est sorti manu militari par les clubistes. La séance se termine dans la confusion la plus totale au sein de laquelle on perçoit des mots tels que « un avion sans elle, Debout-payé, Les années douces ou encore Molière à la campagne » !

Nul doute que cette séance fût une expérience enrichissante pour notre collègue.

 De notre envoyé spécial, en direct du poste de police du 18ème.

Olivier.

 

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