La horde des lecteurs

 NB : pour booster l’audimat de cet article, l’auteur a volontairement parsemé le texte de références à la pop culture. Ainsi certaines situations (telles que des batailles spatiales entre orques et super-héros) vous sembleront peu adaptées au ton autrement sérieux du reste de l’article. Mais que voulez-vous… le succès commercial avant tout !

 

Extrait des Chroniques de la Bibliothèque Vaclav Havel

 

Club des lecteurs: séance du 18/04/15 by Bibhavel on Mixcloud

Samedi 18 avril 2015, Bibliothèque Vaclav Havel. 12h 05 : je regarde mes coéquipiers, la fierté brille dans leurs yeux. Je croise leurs regards, blanchis. Ils sont éreintés, tous : même Julien, ce costaud, guerrier-mage sans peur, et même Manon, archère-laser aux cheveux roux, et surtout la petite Sarah, stagiaire de 3ème année de sorcellerie qui n’a jamais vu tant de monde de toute sa vie.

Qu’il fut dur, ce club des lecteurs, mais qu’il fut bon ! Le plus ardu des combats peut-être, depuis la tristement célèbre bataille des Livres Rendus Gondolés, quelques jours auparavant. Mais nous nous en sommes sortis avec brio, moi et toute ma troupe de Bibliothécaires de l’Espace. Il est temps maintenant de festoyer, en se remémorant tous ces bons moments…

10h28 : les bras chargés de victuailles et de sabres lasers, je fais irruption sur le plateau. La foule des lecteurs est déjà là, impatiente d’en découdre. On entre dans la salle en se frayant un passage dans la masse humaine, véritable marée qui déferle sur la salle Allegro où, dans quelques minutes, va commencer le club des lecteurs.

10h30 : Julien n’est pas encore arrivé, il peaufine les préparations. Heureusement, Manon et Sarah transportent des chaises dans la salle, qui n’en contenait pas assez pour tout ce monde. On est déjà près de 10 dans cette petite salle à l’intérieur de laquelle le soleil printanier darde ses rayons, gage d’une ambiance surchauffée. Mais personne ne panique : on a juré qu’on ferait ce club des lecteurs, on le fera !

10h33 : la salle est remplie, on se croirait en plein conseil de guerre au sénat intergalactique. On se sert différentes boissons et un délicieux gâteau. Julien arrive : on va pouvoir y aller ! Mais non, car surviennent encore de nouvelles personnes ! Sacrebleu, y arrivera-t-on ? On se pousse, on se serre, on est au complet, la séance va commencer !

10h34 à 10h44 : c’est Sylvie qui ouvre les débats, avec Mo Yan, son auteur fétiche, prix Nobel en 2012, que l’on critique parfois pour la façon dont il a su composer avec le régime et la censure. Sylvie nous a déjà parlé avec fougue de Beaux seins belles fesses et de Chantier. Aujourd’hui, ce sera La dure loi du karma ! L’histoire d’un ouvrier fusillé qui va se réincarner et réapparaître au sein de sa propre famille sous la forme d’animaux : un ânon, un veau, un cochon…

Il suivra ainsi l’histoire de sa lignée à travers 50 années de l’histoire récente de la Chine.

Mo Yan fait une nouvelle fois preuve d’une empathie incroyable à l’endroit de ses personnages. Une tendresse infinie pour les hommes, la nature, les animaux… De plus, le livre a beau être un grimoire de près d’un millier de pages, rien n’est jamais lassant, pas même les nombreuses descriptions qui donnent aux romans de Mo Yan un petit air de littérature classique russe.

En un mot comme en cent, ce livre est magnifique !

10h45 : après tant de brio, il faut savoir enchaîner : c’est Mary qui s’y colle, avec son petit accent irlandais. Et elle n’est pas venue pour plaisanter, elle attaque directement à l’arme lourde, une sulfateuse à rayons gamma, avec Joyce et son Dublinois (ou Gens de Dublin, tout dépend de la traduction, les deux sont disponibles à la bibliothèque) !

Moins connu que son ouvrage phare, Ulysse, mais tout aussi brillant, Dubliners (prononcez Deubliineuurse) a été censuré en Irlande pendant des années. Il se lit facilement, bien plus qu’Ulysse, et consiste en des nouvelles sur les mœurs de la bourgeoisie irlandaise du début du siècle.

 10h50 : mais ce n’est pas fini, Mary dégaine, de la main gauche, un autre prix Nobel de littérature : Alice Munro, Canadienne, qui n’a écrit qu’un seul roman dans sa vie et s’est donc spécialisée dans les formes courtes. C’est d’ailleurs, nous rappelle Mary, la reine de la nouvelle. Et elle a lu Rien que la vie en français ! C’est la première fois qu’elle lit un ouvrage écrit en anglais dans une autre langue. C’est très beau, la traduction est excellente et, étrangement, ne semble rien enlever au texte, qui parle de la vie de tous les jours.

Les personnages sont marginaux, les intrigues pleines de non-dits, ce sont des nouvelles à ne pas lire si on n’a pas le moral !

10h56 : alors que l’on croit que Mary a décoché toutes ses flèches voilà qu’elle sort, grâce à une main bionique insoupçonnée, un troisième ouvrage ! Ce qu’elle savait, de Lydia Davis, Américaine et spécialiste également de la forme courte, et même très très très courte car certaines de ces nouvelles ne font pas plus d’un paragraphe !

11h01 : chacun reprend son souffle, la tension règne, palpable. On se regarde, Mary va-t-elle le faire ? Eh oui, un nouveau livre ! Certaines n’avaient jamais vu la mer de Julie Otsuka. Encore des nouvelles, cette fois sur de jeunes japonaises envoyées en Californie au début du 20ème siècle pour y épouser des américains, nous sommes sonnés, abasourdis, quel club mes amis ! Com-com-com-combo, KO !

11h04 : il faut se reprendre cela dit, et c’est Manon qui émerge la première de son hébétude. Elle a les armes pour rivaliser, car voici trois ouvrages :

Pour commencer, John Cheever et son Déjeuner de famille. Encore des nouvelles, signées par celui que l’on a nommé le « Tchekhov des faubourgs ». 16 nouvelles exactement, qui décrivent d’un ton acerbe les banlieues cossues de la côte Est des Etats-Unis dans les années 50, avec ses personnages bourgeois, ordinaires et somme toute plutôt médiocres. Mais très humains en fin de compte dans leur quête d’amour et de reconnaissance, grâce à la plume raffinée de Cheever qui provoque l’empathie.

Puis, viennent Les femmes du braconnier, l’histoire tragique de Sylvia Plath et de Ted Hugues. Tous deux poètes, lui est un homme à femmes, destructeur, elle se débat avec ses propres démons : ils partageront l’amour des textes mais aussi l’enfer de la passion, tout en entraînant dans ce noir sillage une autre femme, formant un triangle amoureux fatal… L’auteur tisse un patchwork de voix d’une façon très adroite et nous ne pouvons qu’être fascinés par ces destins.

11h19 : enfin, last but not least, Antoine Volodine et Des anges mineurs (absent de la bibliothèque mais Terminus radieux, prix Médicis en 2014, est lui bien présent dans nos rayons !). Antoine Volodine est un personnage étrange, inventeur d’un courant littéraire dont il est l’unique représentant : le post-exotisme !

Décrire l’univers de Volodine n’est pas aisé : au cours des 49 chapitres de ce court roman (chapitres qui se nomment narrats), le lecteur est convié à assister à la proche extinction de l’espèce humaine dans un univers post-apocalyptique, mettant en scène un gigantesque puzzle d’individus étranges gravitant autour d’un personnage central, crée à partir de chiffons par de vieilles femmes chamanes . La notion du temps fluctuante et la langue puissante ne rendent pas la lecture facile. Si l’on accepte de se laisser emporter, le tout est envoûtant et hypnotique, très proche de la science-fiction, c’est un texte unique et incroyable !

  11h25 : Manon a frappé un grand coup ! Mais il ne faut pas se laisser abattre. Régine prend la relève avec Le problème Spinoza, le magnifique récit croisé de deux personnages historiques : Spinoza d’une part, philosophe hollandais excommunié de la foi juive et Alfred Rosenberg, conseiller d’Hitler et antisémite virulent. Rosenberg est bien embêté car, malgré sa haine du peuple juif, il voue une véritable fascination à Spinoza.

Les deux récits se succèdent, d’un chapitre à l’autre, et au fur et à mesure que l’histoire avance, les deux personnages, séparés par plusieurs siècles, vont se retrouver. C’est fabuleux, nous dit Régine (en vérité, elle a dit « magnifique » mais j’ai déjà écrit « magnifique » quelques lignes plus haut, alors ça me contrarie).

11h35 : C’est pantelants que nous écoutons Régine nous narrer Femmes de soie dont nous avons déjà parlé ici en d’autres temps, texte qui n’a rien perdu de sa valeur et que nous ne pouvons que vous inviter à découvrir, vous qui lisez ces lignes.

11h42 : le temps nous presse, comme les hordes de super-héros-mutants-zombies le faisaient lors du fameux raid d’octobre dernier sur le rayon manga. Emmanuelle, qui ne craint pas grand-chose, prend le relais, et va nous parler de deux revues : XXI et 6 mois.

XXI est une revue trimestrielle, c’est-à dire qu’elle paraît tous les 3 mois. 6 mois en revanche, comme son nom l’indique, sort tous les 6 mois. Si nous possédons la première, nous ne sommes hélas pas abonnés à la seconde…

Les deux compilent des articles de fonds de haute tenue sous des formes très différentes (reportages photos, BD…) qui se lisent comme un livre. Ce sont surtout les reportages photos qui ont plus à Emmanuelle, si l’on en croit les petites étoiles qui brillent dans ses yeux à leur évocation.

 11h50 : le stress monte alors que la fin du club approche à grand pas. Sophie va se faire un devoir de nous enseigner le calme et le zen qui sied aux guerriers et aux adeptes de la méditation. On lui a offert Méditer jour après jour, livre qui n’est hélas pas présent dans nos rayonnages. Mais pourquoi méditer ? nous demande fort opportunément Sophie. Ce livre nous l’enseigne, à l’aide de peintures à admirer, de techniques de méditation et du fameux mantra « ouvrir grand les yeux pour voir la beauté du monde ».

11h55 : pour l’heure, nous ouvrons grand les yeux sur la pendule, qui nous indique qu’hélas il nous sera impossible, à Julien et à moi, de faire connaître au club nos goûts très sûrs en matière de littérature. Mais qu’importe, ce n’est que partie remise ! Pour l’heure, c’est au tour de Mariam de s’exprimer.

11h57 : Dans le jardin de l’ogre de Leïla Slimani lui a beaucoup plu. C’est l’histoire d’une jeune femme qui souffre d’une addiction sexuelle, mais sans aucune vulgarité. Le livre est raconté au jour le jour, dans la finesse. C’est l’histoire de quelqu’un qui souffre, ponctue Mariam.

En revanche, elle a détesté le dernier Houellebecq, Soumission, selon elle horrible et vulgaire. Elle n’est pas seule puisqu’une majeure partie du club abonde dans son sens. Sommes-nous à l’heure d’un schisme historique au sein Des coups et des caresses ? Oublions la méditation, le débat se fait passionné : à l’exception d’Olivier et de Sylvie, tous s’accordent pour dire que les descriptions plates du quotidien propre au style houellebecquien sont au mieux inintéressantes. Olivier désapprouve, soutenu par Sylvie : il y a pour eux chez Houellebecq quelque chose de profondément cru et désespéré qu’il faut saisir pour comprendre son œuvre.

12h05 tout pile : la séance se termine. Je regarde mes coéquipiers. Les participants sont exsangues mais pourtant prêts à se replonger très vite dans de nouvelles lectures pour les mettre en pleine lumière et les partager avec nous, avec vous, car l’amour de la littérature est plus fort que tout. Quelle aventure chers collègues, et quel club !

Olivier.

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3 réflexions au sujet de « La horde des lecteurs »

  1. Dommage le samedi C job.mais bibimpro c déjà bien.Ma plume est multicolore.Merci de cette  » Parenthèse »….

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