Independence Day of the Reader’s Club

Un manifeste pour la liberté d’édition.

Mes très chers camarades indépendants,

Le 17 octobre dernier avait lieu le 7498ème comité pour l’indépendance de l’édition sis en salle Allegro de la bibliothèque Vaclav Havel, établissement connu pour être un soutien sans faille dans notre combat. Son opération dite de la « Rentrez des Indés » est en effet l’un des pivots de notre lutte indépendantiste et ce depuis pas moins d’à peu près 1 an selon la police corrompue, 1 an et demi selon les sources bien plus fiables de notre mouvement.

A cette occasion, épaulés par deux bibliothécaires d’une inestimable qualité, nous discutâmes avec force lecteurs de nos maisons d’éditions indépendantes et de l’incroyable mérite des écrits qu’elle s’efforcent de publier. Ce fut un moment de convivialité et d’échanges qu’hélas on ne vit plus que fort peu, en particulier depuis que Gallimard contrôle le monde en sous-main et que les enfants ont cessé de travailler dans les mines, ce qui fait qu’ils envahissent les espaces de la bibliothèque susnommée en glapissant d’étranges cris inintelligibles.

Mais avant de pousser plus avant la description de ce fabuleux comité, arrêtons-nous un instant sur l’édition indépendante.

L’édition elle-même est née il y a 17 000 mille ans, dans la belle ville de Lascaux qui a quelque peu perdu de son charme, surtout depuis qu’on y a bâti des choses. A peu près à cette époque – on va pas chipoter avec le carbone 14 hein-, Rorgha s’ennuyait dans sa grotte en jouant vaguement avec son auroch mort depuis trois jours. Ce dernier manquant de répondant, elle prit une décision qui allait changer le cours des siècles.

Elle composa la première bande dessinée de l’histoire de l’humanité.

Afin de diffuser son chef-d’œuvre, elle décida de faire confiance à son mari Rorgh qui eut alors l’idée la plus brillante du pléistocène supérieur : organiser des visites de la bande-dessinée-grotte de sa femme (rien de scabreux hein, c’était un couple très peau-d’animal-propre-sur-lui). D’abord gratuitement, puis en échange d’objets du quotidien : en premier des poudres d’os d’aurochs puis, voyant que ça marchait bien, des osselets magiques et pour finir, l’impensable : les très onéreuses défenses de mammouth laineux. Les visites se furent donc de plus en plus chères jusqu’au point où plus personne ne put plus visiter la grotte de la famille, même les plus nantis du coin. Rorghh et Rorgha s’éteignirent alors dans la misère la plus totale.

Qu’importe : ils venaient d’inventer à eux deux à la fois l’art, l’édition indépendante et les musées.

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William Wallace, célèbre éditeur indépendant écossais, est en colère contre Penguin books.

Quelques milliers d’années plus tard, en Mésopotamie, au début du deuxième millénaire avant notre ère, un jeune éditeur indépendant, ignorant encore qu’il l’était, décida de raconter à ses congénères l’épopée de Giglamesh, roi de la cité d’Uruk et aussi Dieu des Enfers à ses heures perdues. Pour ce faire, il se mit à éditer l’histoire (qu’il avait pompée sur une légende) à l’aide de l’instrument le plus perfectionné de l’époque : la tablette d’argile go pro -2097. Cependant, ce qu’il pensait être un modeste succès mésopotamo-mésopotamien dans les cercles d’intellectuels très rive gauche de l’Euphrate se révéla un véritable coup médiatique et populaire. On retrouva ses tablettes dans tout le Proche-Orient Ancien et jusqu’à Meggido et en Anatolie. Le texte fut traduit en Hittite et en Hourrite et ce n’est pas moi qui le dit c’est Wikipédia hein, c’est du sérieux, je ne suis pas du genre à raconter n’importe quoi, non mais. L’édition indépendante prenait son essor. Son âge d’or, que dis-je son apogée, viendrait deux à trois ans plus tard lorsque 12 éditeurs indépendants se feraient un devoir d’écrire tout ce qui sortait de la bouche de leur mystérieux leader, un auteur talentueux. La Bible, puisque c’est le nom de ce page-turner best-seller absolu, composé en cachette de l’empire romain, se révélerait être un succès incroyable si bien qu’on en ferait encore des lectures publiques des milliers d’années plus tard. Et ce bien que le twist de fin se révélât plutôt décevant (la Résurrection c’est surfait, vu et revu.)

Varican

Grâce au succès du livre des 12 éditeurs indépendants, le Pape a pu s’acheter une très belle demeure en plein Rome.

… Bon on me dit qu’il faut cesser de se disperser sinon la lutte sera terminée que je serais encore en train de parler d’histoire, on le connaît hein toujours dans le passé celui-là, à raconter ses histoires de papis.

Soit.

Sautons donc encore quelques siècles. Nous sommes en France, de nos jours, le monde va mal et l’édition encore plus. Elle est dominée par de grands groupes éditoriaux qui se partagent la plupart des succès de librairie. C’est la crise pour l’édition indépendante messieurs-dames. Il est grand temps d’agir. Et pour cela, nous avons le club des lecteurs.

Ce qui nous mène au club des lecteurs de ce fameux 17/10/2015. Un tournant, à n’en point douter.

Ce jour-là se retrouvèrent en salle Allegro d’illustres lecteurs indépendants. Prenant place, ils se mirent bien à échanger avec talent sur leurs dernières lectures.

Il y eut d’abord Mary. N’ayant encore jamais pris la parole en premier dans un club des lecteurs, sa voix trembla au début mais se raffermit bien vite, chantant les syllabes comme seuls savent le faire les anglophones.

Un amour aussi grand que le désert de Gobi vu à travers une loupe de Tilmann Rammstedt (ou Der Kaiser von China en Allemand, la langue d’écriture), nous conte l’histoire de Keith, jeune homme au sein d’une fratrie de 4, qui ont été élevés par leur grand-père, personnage excentrique, et par une succession de « grands-mères » toujours plus jeunes. Pour les 80 ans du grand–père, la fratrie se cotise pour lui offrir un voyage de son choix et celui-ci se porte vers la Chine (dont il se prétend parfois être l’empereur, d’où le titre original bien plus intéressant que celui à rallonge choisi par l’éditeur français, Piranha.)

Keith est alors désigné pour l’accompagner. Mais Keith ne le désire pas et il se cache pour échapper au voyage. Son grand-père meurt sur la route, à quelques km à peine de chez lui mais Keith décide de le faire voyager à partir de fausses lettres qu’il va envoyer à sa famille, soi-disant depuis la Chine.

Un chapitre sur deux est une lettre envoyée à la famille par Keith racontant son faux périple et l’autre est un chapitre de narration. Au fur et à mesure que le livre avance, les lettres se font de plus en plus complexes.

Thomas, qui a lu également le livre, regrette l’indécision du personnage principal, incapable de prendre la moindre décision. Il a cependant apprécié les lettres et leur ton, différent du reste du livre. Mary a apprécié le livre tandis que Philippe n’a pu le lire, découragé par la typographie et la mise en page, qu’il juge médiocres.

D’ailleurs, il n’est pas non plus parvenu à terminer La Danse des morts, de Pierre Ferrero aux éditions des Requins marteaux. Mêmes problèmes de typographie auxquels s’ajoutent, pour lui, des couleurs atroces, des dessins épouvantables et une histoire tordue.

Thomas doit alors prendre la défense de Pierre Ferrero, élève de l’école de Gand et très proche des courants psychédéliques, qui apprécie revisiter les histoires classiques à sa sauce si particulière.

Mais il est temps de passer à Olivier qui va nous parler de Trashed, un comics publié chez Ça et là et écrit et dessiné par Derf Backderf, auteur du très estimé Mon ami Dahmer.

Cet ouvrage raconte le quotidien d’éboueurs d’une petite ville du Midwest. Les anti-héros sont la classe moyenne blanche de ces états un peu perdus du milieu des États-Unis et leur vie pleine d’un certain ennui. La critique sociale est sous-jacente et le métier des éboueurs est montré avec force détails pas toujours très ragoutants.

L’ensemble est excellent, bien dessiné et les dialogues sont à la fois drôles et un peu triste.

Downtown Diaries par CarrollOlivier, en grande forme, enchaîne avec Downtown Diaries de Jim Carroll, aux éditions Inculte. Cette suite de Basketball Diaries relate la vie, en réel et fantasme, de cet ami de Warhol et de Bob Dylan, entre drogues et musique dans le New-York des années 60.

Écrit en 75, le roman ne sort qu’aujourd’hui dans notre beau pays qui compte pas moins de 1600 fromages différents, et ouais. Le style est très bon, entre Ellis et Selby, en un peu moins trash tout de même.

Mais quittons les bas-fonds de NYC pour escalader les cols transalpins en prenant les éditions de la Contre-Allée. Et c’est Maxime qui va nous mener vers les sommets. Il a dévoré Marco Pantani a débranché la prise de Jacques Josse, poète à ses heures, qui relate la vie, la gloire et la déchéance de Marco Pantani.

Marco Pantani a débranché la prise par JacquesLe coureur cycliste, incroyable grimpeur, a eu une vie marquée par les épreuves : quelques chutes extrêmement violentes dont il a failli ne jamais se remettre avant de reprendre son vélo, des accusations de dopage qui l’ont miné, puis une mort bien trop précoce, dans sa chambre d’hôtel, à cause de ses excès.

Le personnage, fragile, sensible, est parfaitement capté par l’auteur. Le livre est clos par la formule terrible et prémonitoire du coureur lui-même : « Combien d’hommes sombrent dans une tristesse torride en cherchant à rattraper leurs rêves qui se brisent dans les drogues ! Je me sens un ex dans tous les sens du terme. J’ai débranché la prise. »

Bien sûr, l’ambiance est un peu retombée dans la salle Allegro au moment où Sylvie va prendre la parole. Elle a lu, pour sa part, Le Mauvais Œil de Pan Bouyoucas, édité par les Allusifs. Et cela ne l’a pas captivée. Le livre parle de magouilles et de corruption dans une île (sans doute grecque) dédiée au tourisme. Alors que la saison se révèle très mauvaise tout le monde se met en quête d’un bouc-émissaire… Le tout est pas mal mais pas subjuguant.

Thomas enchaîne avec La femme qui pensait être belle de Kenneth Bernard, édité au Tripode, éditeur qu’on aime beaucoup à la bibliothèque, ça et les Carambars au citron. C’est un recueil de nouvelles sur des anecdotes : prendre le métro, marcher avec sa femme…

Le tout est très axé « style » : l’écriture est fine, absurde et l’auteur digresse à foison pour le plus grand bonheur de Thomas qui aime les digressions.

Mes très chers camarades, voilà que se dissout notre formidable cénacle. Nul doute que l’édition indépendante est sortie grandie de notre inestimable réunion. En attendant notre prochain action coup de poing, ne manquez pas les autres évènements de la Rentrez des Indés !

Indépendamment vôtre,

Olivier

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