Le Club des lecteurs : un voyage inattendu

Samedi (pas le dernier, celui d’avant), devant la grisaille parisienne qui insidieusement dévorait nos os, nous avons décidé de partir en voyage.

Notre destination ? L’Asie. Oui l’Asie tout entière, un continent pour nous et nos explorations littéraires. Ce n’est pas de trop !

Pour ce faire, nous avons choisi la meilleure compagnie aérienne qui soit : celle qui allie un prix minime à des prestations formidables et surtout de la place pour les pieds même en classe Eco (riposa in pace, Umberto) (c’est de l’Italien) (ça veut dire repose en paix, Umberto, parce qu’il était Italien) (et qu’il est décédé) (Non, je ne parle pas Italien, j’ai fait une traduction Google.)

Cette compagnie, vous la connaissez, vous l’avez déjà prise, vous l’adorez.

Cette compagnie n’utilise qu’un seul avion, un magnifique quadriréacteur ionique plus rapide que la pensée structurée : l’imagination.

Cette compagnie, c’est le Club des Lecteurs.

Séchez vos larmes, je sais que c’est beau, que c’est émouvant, mais nous n’en sommes encore qu’au début de l’article, vous verrez que nous, chez le Club des Lecteurs, on peut vous mener très très loin.

Récit d’un voyage comme on n’en fait qu’un par existence.


Samedi 20 février 2016. Il est 10h15 quand l’avion s’arrime à l’espèce de grand couloir qui permet de monter dedans (je n’ai pas le temps de chercher les termes techniques, hein). La commandante de bord Caroline est déjà aux manettes, supervisant les derniers préparatifs.

Le carburant ? Les réservoirs sont remplis du célèbre Syntaxe 2000, le meilleur démêlant de mots du monde.

Les réserves ? Elles sont embarquées : madeleines, thé, café, petits gâteaux, bons mots et alexandrins… Olivier, chef de bord, va se charger de les distribuer.

On charge les mots-valises et les sacs-de-nœud dans l’intrigue. Il faut également dégager la piste des coquilles et des fautes de frappes. Ce n’est pas une mince affaire.

Les procédures de sécurité sont expliquées avec classe par le personnel naviguant tandis que l’avion glisse sur le tarmac avec cette grâce toute relative qu’ont ces formidables machines volantes avant de s’envoler dans les airs, leur territoire naturel.

Liée par le fameux contrat de lecture, Caroline dirige avec classe son appareil. Enfin, il s’engage sur la piste, accélère, quitte la situation initiale, dépasse l’événement perturbateur, donne toute la puissance de son moteur. Il ne piquera pas du nez, au contraire, il le lève, la tête vers étoiles, dans la lune, il dévore la piste, décolle enfin !

Il va s’aventurer dans l’éclatant domaine des péripéties.

A bord, tout va bien : on a distribué à boire et à manger. L’avion ayant atteint son altitude de croisière, on se détend. Les peurs qu’a pu engendrer le décollage se sont dissipées dans le café. Fauteuils inclinés, la télé n’est pas allumée, bien sûr, on va pouvoir commencer à rêver.

Première escale : la Chine. Le Jardin du repos sera parfait pour une petite sieste. On avait hésité à le mettre dans une précédente sélection, celles des jardins justement. Il a sa place également ici. C’est Caroline qui en parle en premier, depuis son micro de commandante de bord et entre deux bulletins météo.

Nous sommes au début du 20ème siècle, dans une société impériale et inégalitaire. Les familles les plus opulentes contrastent avec une grande misère sociale et économique.

L’écriture est simple, les chapitres courts, les événements rythment et renouvellent la narration.

Deux récits s’enchâssent : celui de maître Li, revenant en Chine après 16 ans de voyage. Il va rencontrer Yao, son ami d’enfance, encore riche alors que Li a tout perdu.

Yao a acheté une maison à la famille Yang, elle aussi déchue et ruinée. Il va inviter Li dans cette maison, Le jardin du repos, pour qu’il puisse écrire.

Une autre histoire s’intercale : celle du fils de la famille qui possédait avant la maison…

L’auteur, Pa Kin est un anarchiste convaincu, nous glisse Caroline. Coline, elle, regrette qu’il n’y ait pas eu d’histoire d’amour.

Le tout est en tout cas bien rendu : Sylvie y voit la fin d’un monde avant la révolution populaire. Elle a toutefois trouvé le style assez plat et considère que l’insolence d’auteurs plus modernes, tels Mo Yan, est trop absent de ces lignes. Il est vrai, nous rappelle Caroline, très en forme alors qu’elle fait accomplir à son avion un double loop sauté entre deux nuages, que l’auteur est né en 1904, mort à 101 ans après avoir vécu tous les bouleversements de la Chine au 20ème siècle, et que son style est donc très classique.

Liliane, elle, a été soulagée de rendre le livre puisqu’elle n’a apprécié que modérément sa lecture, s’étant profondément ennuyée.

Mais voilà que tout à coup l’horizon s’assombrit. Les instruments de bord s’emballent, tout bipe et clignote en rouge : un énorme obstacle se dresse devant l’avion.

L’avion, plus rapide que la pensée, remonte en un coup de plume. C’était à deux touches de machine à écrire d’être un terrible crash mais la célérité de Caroline nous a tous sauvés, une fois de plus. L’effroi qui, une minute, a gagné l’aéronef se dissipe bien vite alors que tout un chacun se presse aux hublots pour contempler le colosse qu’on a failli heurter.

L’Himalaya. Le Tibet.

Sylvie reprend alors la parole. Une terre de lait et de miel de Fan Wen est son sujet, un livre magnifique sur des tentatives de pénétrations étrangères au Tibet.

Le livre conte la vie dans les gorges du Mekong. L’existence rude de différents peuples : Bouddhistes tibétains et autres religieux polythéistes qui se détestent et se font la guerre.

La grande tolérance du Bouddhisme est ce qui ressort de la lecture de ce texte d’un auteur de 50 ans, Catholique converti, qui parle du Bouddhisme avec la chaleur qui manque à sa contrée. Le livre raconte également comment la Chine s’introduit au Tibet.

Le roman est très épais mais magnifique et on retrouve, pour le plus grand plaisir de Sylvie, le côté cru et insolent de Mo Yan. Un très beau livre.

Mais il nous faut quitter les altitudes élevées pour plonger vers la Corée, terre de l’écrivaine Eun Hee-Kyung, née en 59 et qui a gagné beaucoup de prix.

La voleuse de fraise, le recueil de nouvelles qui nous occupe ici, est composé de trois récits que Mary n’a que modérément apprécié. Le premier surtout car les deux suivants l’ont davantage intéressée.

 La voleuse de fraises par Hee-KyungLe tout est très cru et met l’accent sur des détails qui n’ont pas particulièrement passionné notre clubiste.

Les histoires sont très denses et elle s’est avouée contente de rendre le livre qui traite, a-t-elle compris, de la place de la femme en Corée. Mais pour qui n’est pas familier avec la culture coréenne, dont beaucoup d’éléments du quotidien nous échappe, il peut être ardu de se plonger dans ce recueil.

Notre avion, de toute façon, a repris son altitude de croisière mais, alors que tout allait bien, tout à coup l’appareil perd son cap. La terre est en colère et les airs en font les frais. Là où nous allons, en effet, le sol tremble souvent, les eaux se déchaînent en de furieux tsunamis et les vents tempétueux suivent leurs colères.

C’est une ces tempêtes que nous essuyons : les mots dansent sous nos yeux alors que le rythme s’est accéléré, il est digne maintenant d’un véritable Page-turner.

La capitaine de bord s’empresse de nous rassurer : « Ici la capitaine de bord, nous traversons actuellement une péripétie particulièrement inquiétante mais gardez le cap, elle ne nous sera pas fatale : ce n’est qu’un retournement de situation, le dénouement de l’intrigue est proche. »

Et, en effet, subitement, alors que le ciel était gris, une lueur orangée vient le percer. Le soleil se lève. Là où la tempête nous a menés, le soleil se lève tout le temps.

Le Japon, la terre des Murakami.

Nous allons en effet traiter dans la foulée non pas deux mais trois grands auteurs se nommant Murakami : Haruki, Ryu et Takashi. Très différents les uns des autres, vous verrez qu’on ne peut guère confondre leurs productions.

Et c’est Philippe, jusque là peu disert, qui ouvre le bal avec Love and Pop, court roman de Murakami Ryu traitant du phénomène de jeunes (voire très jeunes) japonaises qui, pour se payer des produits de luxe, tiennent compagnie à des hommes contre de l’argent. Le tout n’est d’ailleurs pas forcément de la prostitution puisqu’il peut s’agir uniquement de dîner avec un homme ou de l’accompagner dans un magasin afin qu’il se montre en compagnie d’une jolie fille. Dans certains cas, néanmoins, il s’agira de coucher avec lui moyennant menue monnaie.

Philippe a eu du mal à s’identifier à cette adolescente qui rêve de s’acheter un bijou et qui multiplie, le temps d’une journée, de courts moments avec des hommes parfois assez marginaux.

L’écriture est simple, ont trouvé Philippe et Coline (qui ne l’a pas terminé, ne la spoilons pas.) Olivier met un bémol : au récit, linéaire et simple, se mêlent de courts messages inopinés : chansons, publicités. C’est l’ambiance de Tokyo, saturée de messages, de sons de musique et d’images et pourtant si hospitalière que l’auteur tente de faire revivre.

Et c’est plutôt raté, pense-t-il.

Magalie enchaîne avec le plus connu des Murakami, pressenti pour le Nobel de littérature depuis des années mais qui ne l’a toujours pas reçu : Haruki.

 Elle l’adore, et surtout Kafka sur le rivage, souvent considéré comme son meilleur. Son style oscille entre le vrai et le fantastique si bien qu’on ne sait jamais vraiment où on en est et si ce qu’on nous raconte est vrai ou onirique. Elle pourrait nous citer beaucoup de titres qu’elle a dévorés en peu de jours : La ballade de l’impossible, Les chroniques de l’oiseau à ressort, La fin des temps etc. mais l’essentiel est qu’il s’agit d’un grand auteur à découvrir pour ceux qui ne le connaissent pas encore.

Sylvie enchaîne sur Soseki, classique s’il en est, et son Pauvre cœur des hommes qui raconte le Japon et ses traditions mais aussi les tourments amoureux, les jardins, les cérémonies et la nourriture.

C’est assez joli, conclut Sylvie.

Caroline reprend la parole, qu’elle avait laissée depuis l’épisode de l’Himalaya. Grande amatrice de mangas elle se lance dans un éloge panégyrique d’Adekan, manga en 9 tomes (pour le moment) au Japon et seulement 8 en France, écrit et dessiné par Tsukiji Nao.

Les dessins sont somptueux, les personnages farfelus et les histoires rocambolesques ! Voilà ce qui a plu à Coline et Caroline. Olivier, lui, n’a pas accroché à l’univers du manga mais il conserve un mutisme respectueux qui sied à sa fonction de chef de bord.

Dans la queue de l’avion, du côté de Sylvie, Philippe et Liliane on a un peu décroché depuis que ça parle manga. Mais un autre Murakami va tenter de leur faire raccrocher les wagons.

Il s’agit cette fois de Takashi, mangaka et auteur du Chien gardien d’étoiles, manga en deux tomes extrêmement triste, dont je ne vous conterai ni le déroulement ni la fin pour ne pas gâcher l’amertume salée des larmes qui ne manqueront pas de couler sur vos joues lorsque vous le lirez. Sachez toutefois que cela raconte l’histoire d’un homme au chômage qui ne possède plus rien que son chien et sa voiture.

Rien qu’à cette évocation mes yeux rougissent, sachez-le.

Nous nous apprêtons à remettre le cap sur l’Europe, sur Paris et sur la situation finale quand soudain, alors que nous survolons l’Inde, un ultime rebondissement un peu artificiel et surtout fort pratique pour le déroulement de ce texte, survient !

Notre moteur cahote, peut-être la syntaxe 2000 vient-elle à manquer ? Quand trop de mots sont prononcés parfois cela arrive, ils se précipitent, calent sur le bout de la langue et la syntaxe 2000 n’est plus assez forte pour les réordonner. Résultat, il nous faut absolument faire une escale. L’avion se pose tant bien que mal, un peu loin de la ville : il nous faudra prendre un train, dans un Compartiment pour dames.

J’avais prévenu que c’était artificiel mais c’est de la faute de la Syntaxe 2000.

Caroline, n’hésitant pas à prendre ses responsabilités de leadeuse charismatique aussi bien derrière les commandes que devant un groupe de réfugiés de l’air, se lance dans la description de cet ultime ouvrage.

L’auteure, Anita Nair, est indienne mais écrit en anglais. Son roman date de 2001 et conte l’histoire d’Akhila, 45 ans et célibataire dans un pays où le célibat n’est pas forcément bien vu ni vécu.

Suite au décès de son père alors qu’elle était encore jeune, elle a dû assumer le rôle de cheffe de famille pour permettre aux autres enfants de faire des études.

Elle n’a eu qu’une seule histoire d’amour et a dû y mettre fin pour revenir à ses obligations familiales.

Elle décide un jour de partir en voyage dans un train couchette. Son compartiment est réservé aux femmes, et ces femmes vont chacune raconter leurs histoires.

Des sujets tabous dans la société indienne vont être abordés : l’homosexualité, l’avortement, la contraception… C’est un roman initiatique qui enrichit la réflexion. La fin est heureuse, qui plus est.

Tout comme la fin de notre voyage puisque après avoir retrouvé un peu de syntaxe 2000, nous pûmes reprendre l’avion et repartir pour Paris.

Après un si beau voyage, retrouver une situation finale assez proche de l’initiale fut un peu décevant. Mais ç’avait été un voyage initiatique et toutes ces péripéties ne pouvaient avoir été vaines.

Cette bonne vieille salle Allegro était la même, la bibliothèque aussi.

C’est nous qui avions changé.

Olivier.

 

 

 

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2 réflexions au sujet de « Le Club des lecteurs : un voyage inattendu »

  1. Votre récit de voyage est passionnant ! Au plaisir de lire le suivant !

    p.s. Mon Syntaxe 2000 d’importation me suggère « riposa in pace »… Mais le cher Umberto aurait apprécié quand même…

    • C’est corrigé ! Merci beaucoup pour votre lecture et au plaisir de vous voir dans un prochain club des lecteurs !

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