Un club, une équipe, des lectures

Rappelez-vous, nous étions le 18 juin, et c’était alors le dernier des clubs avant l’été et sa caravane d’évènements sportifs. L’Euro de foot était naissant , le Tour de France n’avait pas encore frémi, et nous regardions encore les Jeux Olympiques à la jumelle. Exsangues de sport, nous étions surtout avides d’échanges et de lecture.

PicMonkey Collage2Coline, Mary, Sylvie, Philippe, Maxime et Arthur avaient répondu à l’appel du beau jeu, du vilain geste, de la sueur et des belles lettres en ce samedi matin. Après un débat légitime sur le sport dans notre société (prépondérance de l’argent et perte des valeurs pour certains, représentation de la société actuelle et logique financière pour d’autres), Arthur, impressionné par la ferveur de l’auditoire, a ouvert la séance la balle boule au ventre par L’angoisse du gardien de but au moment du penalty.

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C’est en ces termes (enfin à peu près) qu’il présenta l’oeuvre d’Handke adapté par Wim Wenders en 1972 :

Il est difficile de résumer ce livre, car il ne s’y passe pas grand-chose ! Ça ne signifie pas qu’il est mauvais ou qu’on s’ennuie, mais c’est plutôt le genre de titre à rapprocher de Beckett : beaucoup d’absurde, littérature de l’incompréhension.

Un ancien gardien de but pense qu’il a été viré de son travail, on suit ses errements durant une grande partie du roman. Ainsi, sans raison apparente, il étrangle une serveuse. Au-delà de ce qui est visible, rien n’est expliqué dans ce roman : une narration totalement externe, qui offre cette impression d’inhumanité, de froideur chirurgicale, parfois cocasse, souvent effrayante.

De multiples liens sont faits sur ce titre : Kafka, Giono avec son Roi sans divertissement sont par exemple de la partie. Sylvie nous fait part d’une excellente pièce d’Handke « Souterrain Blues ». Mise en scène l’an dernier par Xavier Bazin et avec Yann Colette, ce monologue a laissé un excellent souvenir à notre habituée du club.

Maxime n’aime pas la fiction. C’est comme ça, on ne lui en veut pas, c’est un gaillard robuste, son 46 fillette bien ancré dans le réel. Gros lecteur de documentaire ou de biographie, il nous offrira tout au long de ce club une culture sportive impressionnante. Mais pour le moment, ce sont les multiples facettes d’un phénomène qu’il a voulu nous révéler, avec Lance Armstrong, itinéraire d’un salaud de Reed Albergotti et Vanessa O’Connell.

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Dans la première partie de cet ouvrage qui s’attache à déconstruire le mythe Armstrong, les auteurs produisent une biographie complète, donnant à voir un parcours de vie (difficile par ailleurs), jusqu’à la chute de l’idole. Effondrement qui ouvre alors la seconde partie de l’ouvrage : l’enquête. Les auteurs ont amassé preuves et témoignages pour finalement produire cette enquête autour du dopage comme système structuré, une véritable petite mafia à laquelle Armstrong a pris part. Et malgré cela, au delà des considérations éthiques, Maxime a découvert, dans ce documentaire construit comme un grand roman d’investigation, un personnage très fort, un grand sportif.

Philippe change de braquet pour doubler Maxime et présenter une bande-dessinée de Lax, L’aigle sans orteils. Recommandée par Julien, notre cycliste invétéré et régional de l’étape, cette BD a beaucoup plu et semble être une histoire vraie.

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Philippe nous dresse le paysage : 1907, dans les Pyrénées, Amédée est porteur en montagne. De fait, il est très costaud (normal vous me direz). Son rêve ? Faire le Tour de France. Mais pour ça il lui faut un vélo de course, et l’attirail n’est pas à la bourse du premier venu. Pour économiser, s’en suivent des années de portage (non pas celui-là). Au cours de cette période, notre héros devient ami avec un de ses clients, un observateur posté au Pic du Midi. Les conditions sont rudes en montagne, Amédée le sait et pourtant, suite à un accident, il va devoir passer une nuit en haute montagne #maydemayde La sentence ne se fait pas attendre : il perd non pas un messieurs dames, non pas deux, mais ses 10 orteils ! Le cycliste amateur ne renonce pourtant pas à sa passion et son ami scientifique lui fabrique alors des orteils en bois de hêtre. Amédée cache son handicap par peur de ne pas être recruté sur le Tour et se lance en coureur isolé. Il fraiera parmi les meilleurs de son époque et lorsque la Grande Guerre arrive, là encore il ne se cachera pas et demandera à partir au front. Pour Philippe, L’aigle sans orteils est une très bonne lecture autour du handicap, un thème pas si souvent exploré dans le 9ème art.

Après un double saut carpé plein d’assurance, Philippe laisse Mary nous évoquer sa dernière lecture : La petite communiste qui ne souriait jamais, de Lola Lafon. Avant d’entrer dans le cœur de l’ouvrage, Mary nous a fait partager une de ses madeleines de Proust : revoir les victoires de Nadia Comaneci (car c’est d’elle qu’il s’agit ici).

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Mary était petite fille quand Nadia est devenue célèbre, et c’est avec une réelle nostalgie qu’elle a pu vivre une seconde fois cette révélation autant sportive qu’esthétique offerte par la jeune roumaine. Car en son temps, Comaneci avait bouleversé l’ordre établi : une toute jeune enfant (14 ans lors de son sacre inaugural) qui ose battre l’URSS dont la main-mise sur les compétitions sportives était manifeste, impossible ! Mais surtout, une gymnaste qui atteint la note suprême de 10 (à Montréal en 1976) ! Inattendu ! A tel point que l’algorithme des tableaux Longines ne pouvait afficher ce score, et que Nadia récolta initialement la note de 1.0.0.

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Plein de sujets sont abordés dans ce livre : Mary y a vu à la fois l’analyse des rivalités politiques entre pays (petit rappel : nous sommes en pleine guerre froide) mais également une étude de l’image de la femme à travers le regard des blocs Est/Ouest sur cette gamine. Regard qui évoluera au fur et à mesure que Comaneci deviendra femme, prendra du poids etc. Lafon offre aussi à voir un système de sélection sportive bien particulier : l’entraîneur de Comaneci, Béla Karolyi, l’avait repéré à 7 ans car il désirait choisir ses athlètes jeunes. Pour lui, ils n’étaient pas encore corrompus par le sentiment de mignonnerie, de délicatesse et pouvaient ainsi se consacrer totalement à l’entrainement.
L’écrivaine relate l’après-carrière de l’athlète, sa surveillance par Ceaucescu, et le livre prend fin lors de son arrivée aux Etats-Unis.
L’engouement de Mary pour le livre -et pour Nadia bien sûr!- a été tel qu’elle a même poursuivi l’enquête pour en savoir plus sur la suite de la vie de la petite communiste qui ne souriait jamais !

Reprise de volée d’Arthur, qui rebondit précisément sur le traitement des sportifs par des régimes politiques durs avec Courir, la biographie romancée d’Emil Zatopek, grand coureur de fond tchèque du milieu des années 50. Zatopek a en effet souffert du régime soviétique : opposant durant son après-carrière sportive, il a été affecté aux cantines du Ministère de la Défense, puis envoyé dans les mines d’uranium durant six ans avant de devenir éboueur; toutefois trop de gens s’offusquaient de voir un champion débarrasser leurs poubelles, le bureau l’a donc finalement chargé d’installer des poteaux télégraphiques.

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Arthur a retrouvé dans Courir l’écriture simple, mais rythmée d’Echenoz qu’il avait déjà savouré dans 14. Derrière le parcours du coureur, on peut aussi lire aussi les événements politiques graves de l’époque (invasion de la Moravie par les Allemands, puis par les Russes, omniprésence de l’Etat soviétique), et malgré cela, Echenoz réussit à garder un certain humour dans son style; humour lié au recul pris face à ces événements (pas de dates, de lieux précis) mais aussi grâce au style de course peu gracieux de Zatopek. En bref, un très bon titre dans lequel l’auteur transforme un homme en personnage littéraire.

« Une jolie écriture, un personnage charismatique ».

9782917817414,0-2683090C’est sur ces mots que Maxime a conclu son avis sur Marco Pantani a débranché la prise de Jacques Josse, vision poétique du parcours du cycliste, mort seul dans une chambre d’hôtel de Rimini, dans des circonstances encore troubles (overdose, embolie, assassinat ?). Ce que l’on sait assurément, c’est que durant les derniers mois de sa vie, le cycliste absorbait massivement cocaïne et autres substances car des accusations avaient mis à mal son mental. Dans ce texte, aussi présenté lors du club des lecteurs de la Rentrée des Indés, de courts paragraphes émaillent sa vie, de son enfance jusqu’à la délivrance, à la manière d’une course à étapes. Ciao il Pirata !

Sylvie n’avait pas lu les textes proposés, qu’à cela ne tienne ! Elle offre à un public toujours très attentif (mais désormais repu de viennoiseries) Moi, Charlotte Simmons de Tom Wolfe. LARGE

A travers le regard de Charlotte, jeune femme d’un milieu modeste et qui arrive enfin à décrocher une bourse universitaire, ce texte croque le phagocytage de l’université américaine par les étudiants sportifs, enfants-roi à qui tout est autorisé et qui entrainent dans leur sillage de vacuité le reste des élèves.

Pour clore ce passionnant club autour du sport dans lequel on aura d’avantage parlé de littérature -et c’est bien là notre but-, Arthur glisse quelques mots d’un manga de Shinichi Sakamoto : Ascension.

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« Buntaro Mori, solitaire et asocial, arrive dans un nouveau lycée. Au détour d’un défi, il va découvrir l’escalade et en devenir accro : sur le toit du lycée, il se sent enfin en vie pour la 1ère fois!
Au-delà de l’escalade, ce titre évoque, grâce à un gros travail sur le découpage des cases, et sur leur composition graphique, la solitude, qu’elle soit en montagne ou psychologique.

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Comme d’habitude avec cet auteur, nous profitons de superbes dessins même si parfois la narration reste un peu floue. Sakamoto sort actuellement Innocent, un récit historique autour du bourreau Sanson, l’homme qui tua Louis XVI. »
Un titre évidemment disponible à la bibliothèque !

Vélo, foot, gymnastique ou escalade, ce club multi-sport n’a pas déçu nos espoirs ! Après tant d’efforts, il est bon de se reposer, de délasser nos muscles endoloris, à la plage ou sur nos transats devant la bibliothèque 🙂
On se revoit le 17 septembre pour un club Coup de coeurs !

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