Le Club des lecteurs cosmique

Il y a des choses comme ça, dans l’Univers, qui reviennent à intervalle régulier. Je pense à la comète de Halley et son passage à la périhélie tous les 76 ans, je pense à la Terre et sa traversée des Perséides avec son pic d’étoiles filantes le 12 août de chaque année et je pense, bien sûr, au retour, chaque mois, avec une régularité d’horloge fonctionnant aux atomes d’Ytterbium, du club des lecteurs.

Mais alors, me direz-vous avec sagacité, quel rapport entre des événements cosmiques et le club des lecteurs ? Ce à quoi je répondrai qu’il n’y en a point mais que je voulais parler des comètes, parce que les comètes on n’en parle jamais et que c’est fort injuste. Tout ça parce que leur période est de plusieurs décennies, le temps qu’elles passent dans les confins du système solaire est passé sous silence au profit de pubs pour des yaourts bénéfiques au système digestif et des clips de campagnes pour les élections qui produisent l’effet inverse sur le second de ces systèmes.

C’est de la discrimination pure et simple. Alors que c’est si beau une comète.

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Ici, une comète fuyant les parages de la Terre après avoir appris qu’il y aurait une campagne présidentielle en 2017.

Mais un club des lecteurs n’est pas mal non plus et son passage à la périhélie à lui, figurez-vous, a lieu tous les ans, en même temps que celui de la Terre qui lui a donné naissance, des bibliothécaires qui l’animent, des lecteurs qui y participent et il n’y a guère que les neutrinos solaires pour traverser un tel événement et n’en avoir strictement rien à cirer (le neutrino n’en a rien à cirer de rien, c’est une enflure de nihiliste, méprisez-les de toutes vos forces.)

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Ceci n’est pas un neutrino.

Sachez également que la seule chose que ne peut pas traverser un neutrino est la matière la plus épaisse de l’univers : la donaldtrumpite.

Une fois cette mise au point faite, nous pouvons consacrer toute notre attention à l’observation d’un club des lecteurs, en commençant par la dernière manifestation de cet événement, samedi 20 septembre à 10h30.

Le club des lecteurs : dimensions et localisation.

Un club des lecteurs, nous le savons depuis peu, est constitué d’un cœur (lui-même un assemblage savant de café, thé, gâteaux et autres éléments quantiques) et d’un cortège de lecteurs qui lui gravite autour.

Il faut le savoir pour briller en société et étonner lors des dîners mondains : la masse d’un club des lecteurs varie au cours du temps. Son cœur de café et de gâteaux a ainsi tendance à voir décroître son volume à mesure que l’événement avance dans le temps, tandis que l’énergie de son cortège d’usagers change fortement en fonction de la quantité dudit café. Le nombre d’usagers est également variable selon les lois clubiques en vigueur dans l’univers.

Mais nous y reviendrons, ou alors pas du tout, au cours de ce volume.

Toujours est-il que la salle Allegro garde un volume constant qui est approximativement de 75m3.

En revanche, la localisation reste plus ou moins la même relativement au référentiel terre, à savoir la salle allegro.

Maintenant que nous avons établi ces points ô combien importants, il convient de passer à la seconde partie : l’observation.

Les différentes phases énergétiques d’un club des lecteurs :

Nous l’avons vu au chapitre précédent, l’énergie d’un club des lecteurs varie fortement au cours du temps. Le café en est une raison importante mais est loin d’être la seule. En effet, une étude récente a montré que les livres étaient la principale source d’énergie des lecteurs et qu’ils n’aimaient rien davantage que partager cette source de force les uns avec les autres. Observons donc.

LANGAGEUne fois n’est pas coutume, c’est Liliane qui ouvre le bal de cette belle danse subatomique. Elle voudrait partager Langage de signes : l’écriture et son double de Georges Jean. Cet épais volume raconte l’histoire de l’écriture depuis ses débuts cunéiformiques jusqu’à cet article qui marque l’apogée du langage avant la longue chute inévitable qui suivra sa publication. Bien entendu, l’ouvrage passe en revue d’autres formes de communication, comme le langage du corps, ou le langage de la musique. Un ouvrage passionnant.

Preuve du partage de l’énergie, Christiane l’électron libre se précipite pour évoquer Pastoureau et son magnifique Les couleurs, un ouvrage qui traite aussi de communication mais cette fois via le medium du spectre lumineux visible (On a essayé de communiquer avec le spectre invisible, ça a marché moyen (sauf avec les abeilles, qui voient dans l’ultraviolet. Mais il est pénible de parler aux abeilles, elles sont bien trop mielleuses.))

C’est au tour de Philippe de prendre la parole. Il nous entretient de Yasmina Reza et de son dernier ouvrage : Babylone. Ce dernier lui a beaucoup plu.

BabyloneL’œuvre prend place autour de la cage d’escalier d’un immeuble parisien habité par des gens un peu marginaux, nous dit Philippe, ou cadres moyens dans des entreprises. Manifestement il n’y a pas d’autres alternatives dans cet immeuble, soit tu es marginal soit tu es cadre moyen. Bref. Une fête de voisinage va avoir lieu, qui va mal tourner. On va assister à la mise en place de la fête et des détails organisationnels qui l’accompagnent (comme par exemple la taille des verres, qui tracasse les organisateurs)

Ce livre permet à Reza de partager ses avis et ses façons de voir la vie : une vie sans relief qui échappe aux gens de l’immeuble, qui ne savent plus depuis combien de temps ils sont avec leurs conjoints et échangent des propos clichés et des phrases toutes faites les uns avec les autres. On voit percer chez eux la fatigue de la vie, alors que l’histoire s’écrit au dessus de leurs têtes.

Le tout est très bien écrit, très visuel et a beaucoup plu à Philippe qui l’a dévoré.

Mais il n’a pas lu que cela, il s’est intéressé également à -1777 av JC, la thèse d’un chercheur américain, Eric Cline qui s’intéresse aux civilisations du bassin méditerranéen qui ont en commun de s’être effondrées en un ou deux siècles pour de nombreuses raisons : crises, famines etc.

MEDIUMLa parole s’accélère et se teinte d’un accent charmant alors que Mary prend la parole pour évoquer Lola Lafon, auteure qu’elle a découvert avec La petite communiste qui ne souriait jamais et dont elle essaie de lire toute l’œuvre. Elle en pleine lecture de De ça je me console, ouvrage dont la narratrice ne se sent pas de son époque et dont les contemporains font des choses qui ne l’intéressent pas. Moi, par exemple, ce sont plutôt mes contemporains qui ne s’intéressent fort injustement pas à ce que je fais, genre aimer les comètes. Passons.

Cette narratrice va aider une jeune fille à apprendre le français. Elles vont voyager ensemble, apprendre à se connaître même si elles ne se comprennent pas toujours. Hélas, un jour la jeune fille, italienne, va disparaître et la police va soupçonner la narratrice d’avoir tué son patron de café (il n’est pas évident que les deux évènements soient liés.)

Mary change de rythme pour évoquer Soyez imprudent les enfants de Véronique Ovaldé : une jeune fille vit en Espagne avec ses parents qu’elle soupçonne de ne pas être ses parents. Elle s’ennuie, veut se suicider mais n’y parvient pas. Un jour elle vit une véritable révélation devant une peinture et se rend compte que c’est la première chose de sa vie qui lui procure une émotion… Elle va découvrir que le peintre est le cousin de son père et à partir de là mener une enquête qui va soulever des secrets et des non-dits…

FOENPassons à Foenkinos, un auteur que Christiane adore. Le mystère Henri Pick l’a comblée. Il raconte l’histoire d’un manuscrit qu’on retrouve dans une bibliothèque du Finistère, une bibliothèque très particulière car regroupant tous les manuscrits refusés par les maisons d’édition et qui n’ont donc jamais été publiés (vous pouvez y retrouver l’ensemble de l’œuvre de votre serviteur, par exemple). Ce manuscrit est donc déniché par une éditrice et un écrivain qui le trouvent génial. Une enquête va être menée pour en retrouver l’auteur, qui va révéler, ou peut-être pas du tout, de sombres machinations…

C’est avec une certaine émotion que Christiane nous mène vers l’ouvrage suivant, Otages intimes, de Jeanne Benhameur. Le témoignage d’un photographe de guerre pris en otage sur les conditions de vie, terribles, qu’il a subies. Un ouvrage extrêmement poignant, quoi qu’étouffant.

ECONOMIECaroline va tenter de ré-oxygéner l’atmosphère avec des chroniques humoristiques de Robert Bencheley, datant de la première partie du XXème siècle (une époque que dans le futur on désignera comme anthropocène moyen, vous verrez). L’Economie, pourquoi faire ? Est donc un recueil de chroniques économiques débutant après le crash boursier de 29 et qui traite de l’économie sous un angle humoristique, ridiculisant les concepts et mettant à jour les absurdités des systèmes économiques en place. C’est très drôle et se lit très facilement.

Enfin, Olivier se met à table pour nous présenter l’œuvre d’un auteur qui peut se lire en très peu de temps : Alessandro Baricco. Un auteur italien qu’on ne présente plus mais qui manie la poésie en prose comme personne quand il nous conte la légende d’un pianiste, Novecento, qui ne quitte pas le paquebot qui l’a vu naître et déploie son incroyable talent pour les cordes frappées sur les vagues de l’Atlantique que son navire imperturbablement traverse.

Soie nous mène jusqu’au Japon sur la trace d’un voyageur qui va y chercher la plus belle étoffe qui soit, et Mr Gwyn conte quant à lui l’histoire d’un écrivain qui ne veut plus écrire mais va s’efforcer de trouver de nouveaux moyens de faire vivre l’art et la création qui se débattent en lui.

Conclusion

Nous l’avons donc vu, la nourriture nécessaire à la vie d’un club est incroyablement diverse, qu’elle soit physique, alimentaire ou littéraire et donc de l’ordre du champ d’énergie, pour faire vivre votre club il faut lier des clubistes entre eux autour d’un noyau. Et ce noyau, l’art peut lui donner la luminosité d’une étoile.

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