Interview d’Isidora, stagiaire en Français Langue Étrangère à la bibliothèque

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Isidora, en quoi consiste ton travail à la bibliothèque ?

Accompagner les publics qui souhaitent apprendre le français dans leur apprentissage, les accueillir, se renseigner sur leurs besoins, les aider et les suivre en organisant des activités avec une ou plusieurs personnes. Ce sont des activités comme des lectures de divers textes en fonction de leur niveau, des dictées, de l’aide aux devoirs…

Ils aiment bien parler des différences entre les hommes et les femmes, des droits de chacun, du féminisme, des discriminations sur le lieu de travail.

J’anime l’atelier de conversation « la Parlotte » avec ma tutrice Stéphanie et les bibliothécaires, dans lequel nous proposons des sujets culturels pour rapprocher la culture française de leur culture. Ils trouvent souvent certaines choses bizarres en France et à Paris. Par exemple pourquoi est-ce impoli de demander son âge à une femme, pourquoi peut-on être en couple sans se marier, qu’est-ce que le PACS car ça n’existe pas dans leurs pays… Ils aiment bien parler des différences entre les hommes et les femmes, des droits de chacun, du féminisme, des discriminations sur le lieu de travail. C’est toujours intéressant, ils ont de fortes opinions sur ces sujets. Ils communiquent entre eux en français sur tous ces sujets et avec Stéphanie on explique des mots. Parfois les sujets sont bizarres, ils m’ont déjà demandé comment draguer une fille et là du coup on parle du féminisme. Ils veulent savoir plein de choses car c’est très différent dans leur pays. Une femme de 27 ans qui ne s’est pas mariée c’est très bizarre pour eux.

En Somalie et en Érythrée, un homme pour pouvoir se marier doit avoir beaucoup d’argent

Après ils nous racontent comment ça se passe dans leur pays. Par exemple en Somalie et en Érythrée, un homme pour pouvoir se marier doit avoir beaucoup d’argent, une maison, la famille de l’homme doit donner pratiquement des coffres de bijoux à la femme. Le père doit dire oui ou non au mariage pour qu’il se fasse. Les jeunes époux se connaissent à peine et s’ils se plaisent ils doivent se marier tout de suite.

Quel est le public qui vient te voir ?

Parfois c’est aussi le public de l’auberge de jeunesse qui vient profiter des cours de français et de l’atelier de conversation, des Espagnols, des Anglais… Mais 85% environ sont des migrants.

De quels pays viennent les gens que tu accompagnes ?

Notre public vient d’Érythrée, d’Afghanistan, de Somalie, du Soudan, du Pakistan…  J’apprends beaucoup aussi, ils connaissent tout sur la géographie de l’Afrique et les dialectes qui y sont parlés. Certains ont essayé de m’apprendre l’alphabet arabe mais c’est difficile !!! Moi qui devais leur apprendre des choses j’en ai appris beaucoup !

Peux-tu nous décrire ton parcours et ta formation et nous dire pourquoi tu as choisi cette orientation?

J’ai une formation en Français Langue Étrangère (FLE) et là je suis en master 2 à Paris Sorbonne (Paris IV) en Langue française appliquée. Il s’agit de comparer la langue française à une autre langue et à son aire culturelle. J’ai choisi l’anglais pour étudier les similarités entre les langues et les cultures.

On compare la culture française aux autres cultures arabes, russes, croates, allemandes…

Toi d’où viens-tu ?

Moi je suis Serbe. C’est intéressant de voir les stéréotypes sur les Français, les malentendus par rapport à ce que j’ai appris…

Ce qui est bien c’est que les migrants ont tous appris l’anglais, surtout les Afghans qui le parlent dans leur pays, je peux donc traduire certains mots en anglais. L’anglais a vraiment influencé leur apprentissage du français. Par exemple en anglais ont dit « introduce myself » pour « me présenter » et ils reprennent cette formulation en français mais ce n’est pas la même chose ! Donc parfois c’est drôle et ça illustre parfaitement ce que j’ai appris à la fac.

En Serbie j’ai un master 1 de philologie langues romanes, j’ai appris le français, l’espagnol et un peu d’italien avec une spécialisation en didactique culturelle. Le master FLE m’a permis d’apprendre comment enseigner le français aux étrangers en tenant compte de leur culture.

Je pense que comprendre une culture est le plus important pour parler la langue

Qu’est-ce que tu veux faire après tes études ?

J’aimerais bien travailler sur le développement culturel en Alliance Française, Institut français, Unicef ou Unesco, sur la diversité culturelle. Pour moi c’est un domaine vraiment lié aux langues et puis je pense que comprendre une culture est le plus important pour parler la langue. Dans une langue il y a les règles de grammaire, d’orthographe mais pour vraiment comprendre on dit une chose de telle manière il faut vraiment penser en français, comme les Français et donc comprendre pourquoi. Même aujourd’hui je dis des choses qu’il ne faut pas dire ou je tourne mal une phrase parce que je ne comprends pas tout à 100% mais j’essaye de m’intégrer le plus possible.

Quels sont les horaires de ta permanence à la bibliothèque ?

Je travaille les mardis et vendredis de 15h à 19h de janvier à fin juin. Le mardi j’anime la Parlotte, l’atelier de conversation de 17h30 à 19h et avant ça je reste au 1er étage pour accueillir les publics. Parfois j’anime aussi le grand cours de français de 15h à 17h lorsque les bénévoles ne peuvent pas venir. J’aime bien animer les cours car les apprenants sont vraiment attentifs. J’ai travaillé dans un lycée avec des jeunes de 15 ans et la moitié ne voulait pas apprendre le français, l’autre ne voulait pas écouter… Eux sont vraiment très motivés. Mais bon, c’est important pour eux…

Parfois je les croise dans la rue ou dans le métro et ils crient « professeur, professeur ! »

Qu’est-ce que tu aimes dans ton travail à Václav Havel ? Qu’est-ce que tu aimes moins ?

A part la motivation des élèves, j’aime la bibliothèque car c’est vraiment un endroit multiculturel et j’apprends beaucoup sur la géographie, la politique, les langues, les habitudes d’autres pays, comment ils regardent le monde. Et puis ils sont vraiment gentils. Parfois je les croise dans la rue ou dans le métro et ils crient « professeur, professeur ! » ça me fait plaisir. Ils apprennent très vite, certains peuvent désormais faire des blagues, comprendre l’implicite.

Ce que j’aime moins c’est quand il y a trop de monde, que tout le monde veut me parler et je dois dire non pour aider quelqu’un car je n’ai pas assez de temps.

Pourquoi « la » bibliothèque ? Pourquoi « à la bibliothèque »  et « au cinéma « ?

Quels types de questions te posent les lecteurs de la bibliothèque Václav Havel ?

Beaucoup de questions sur le vocabulaire ou sur les articles féminins ou masculins. Pourquoi « la » bibliothèque ? Pourquoi « à la bibliothèque «  et « au cinéma ». Il y a des trucs pour les aider comme tous les mots qui se terminent en « -tion » sont féminins mais il n’y a pas toujours de règles. Puis des questions sur la culture comme je l’ai déjà mentionné mais aussi des questions sur les écrivains, la musique. Et ils adorent boire le thé.

Comment perçois-tu le rôle des bibliothèques suite à ton expérience à Václav Havel ?

J’avais une vision stéréotypée des bibliothèques comme un endroit où on vient prendre des livres, étudier et où on ne doit pas parler. Mais là c’est super il y a même de la musique le soir, c’est une super ambiance, un lieu dynamique de travail avec beaucoup d’activités comme les parlottes, le cinéma, les jeux vidéo, l’anglais, le théâtre, la lecture. J’ai changé mon opinion des bibliothèques grâce à cette ambiance amicale. Et le public migrant l’apprécie beaucoup.

Qu’est-ce que cette expérience t’a apporté dans ton projet professionnel?

A comprendre les enjeux culturels, à répondre aux besoins des habitants, je pense que ça m’a beaucoup aidée.

Quelles sont les difficultés de ton métier?

Pouvoir répondre à 100% aux questions. Parfois je ne comprends pas trop la question et parfois pour leur donner la réponse j’essaye de faire des gestes, des mimiques mais c’est compliqué, surtout quand il s’agit de parler des émotions et des sentiments. Qu’est-ce que la joie ? Qu’est-ce qu’être heureux ? Ou expliquer la peur… J’essaye d’utiliser le français le plus possible mais parfois c’est bien de pouvoir expliquer certaines choses dans la langue d’origine et je ne peux pas le faire.

Depuis quand parles-tu français et vis-tu en France ?

J’apprends le français depuis l’âge de 11 ans et je vis en France depuis septembre.

Merci beaucoup Isidora !

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