Interview de Shanne, volontaire en service civique pour la mission Port’âge

shanne-1
Bonjour Shanne,

Tu travailles à la bibliothèque Václav Havel en tant que volontaire du service civique chargée de la mission Port’âge durant 10 mois. Peux-tu nous décrire ta mission ?
J’apporte des livres aux personnes empêchées, des personnes âgées et handicapées.

Combien de personnes bénéficient de ce service de portage de livres à domicile à la bibliothèque Václav Havel ?
Il y en a 6 actuellement, un monsieur vient de partir de la maison de retraite.

Y-a-t-il de nouveaux bénéficiaires depuis ton arrivée ?
Non. Nous allons refaire une distribution de flyers et poser des affiches dans le quartier.

Comment organises-tu ton temps de travail ?
Tout mon temps est consacré à la mission Port’âge, je travaille 24h par semaine. Je choisis des livres et je les porte aux lecteurs empêchés. Je prépare les livres à l’avance, cela ne me prend pas beaucoup de temps.

Tu choisis les livres pour les lecteurs ou bien te demandent-ils des titres en particulier ?
Cela dépend, parfois certains me demandent un livre, sinon, c’est moi qui les choisis.
Tu leur as posé des questions sur leurs goûts de lecture ?
Oui.

Est-ce que ton travail quotidien correspond à l’idée que tu te faisais de ce service aux personnes dites « empêchées » ?
Oui, tout à fait.

Pourquoi as-tu choisi cette activité en bibliothèque comme service civique ?
J’ai choisi le Port’âge car je me disais que des personnes qui aiment la bibliothèque, les livres et la lecture, les gens que j’allais côtoyer, ne pouvaient qu’être des personnes bien.

Comment, en deux-trois mots, s’est passée la première rencontre avec chacun des bénéficiaires ?
Très bien, dans l’ensemble, elles sont toutes sympathiques. Mon tuteur Olivier m’a accompagnée et présentée à chacune des personnes bénéficiaires du service. La première dame que j’ai vue est une de celles qui habitent le plus près de la bibliothèque, elle est un peu réservée, au début la communication fut un peu difficile puis on a trouvé des sujets de conversation.

Il n’y a que des femmes ?
Il y avait un seul homme, à la maison de retraite, je l’ai vu une seule fois et depuis plus rien.

Comment évolue ta relation avec ces personnes ?
C’est plus facile avec certaines dames que d’autres. Mme M., par exemple, une des plus âgées, eh bien, voilà, on sent qu’il y a l’âge, elle n’entend pas bien, la communication n’est parfois pas facile. Sinon cela se passe bien.

Comment se déroulent tes visites ?
J’arrive, je leur donne de nouveaux livres, elles me rendent les autres, je leur demande lesquels elles ont aimés. Ensuite, soit nous parlons d’un livre, soit d’autre chose. Avec Mme M., on parle de tout et de rien, elle me parle beaucoup de sa fille, de sa vie privée, elle doit être retraitée depuis peu. Elle rentre dans la catégorie handicapée, elle ne peut plus marcher autant qu’avant à cause de ses douleurs, elle doit souvent s’arrêter.

Est-ce que tu fais aussi la lecture aux usagers ?
Non, je leur fais seulement la conversation. Elles me demandent des livres parce qu’elles aiment lire. Parfois je récupère des livres sans qu’elles les lisent, quand par exemple ils sont trop longs ou bien que c’est écrit trop petit.
Oui, nous n’avons pas de livres en gros caractères ici.
Pour Mme M., qui aime surtout les livres historiques, sur l’Histoire de France, nous n’en avons pas beaucoup en format de poche, qui sont moins lourds. Elle a besoin de livres légers, sinon elle n’arrive pas à les tenir. On ne s’en rend pas compte comme ça, mais c’est embêtant.

Combien de fois par mois te rends-tu chez les bénéficiaires ?
Je me rends chez chaque personne toutes les 3 semaines, plus souvent chez Mme F. et Mme M., car elles me demandent des livres en particuliers, elles m’envoient des mails, elles savent se servir de la messagerie. Aussi, pour elles, je me déplace plus souvent, quand elles veulent, elles lisent davantage.

J’imagine que tu dois être un rayon de soleil dans leur journée. Ce service à la personne favorise-t-il une relation de proximité, – voire intime ? – avec les usagers empêchés ?
On verra cela dans quelques mois. Pour l’instant c’est Mme M. qui me parle le plus de sa vie privée, elle est contente quand je viens, de pouvoir parler. En général je reste de 45 minutes à une heure, voire plus avec Mme M., mais avec certaines je reste moins longtemps. Avec Mme F., on s’entend bien, mais je ne reste jamais plus de 20 minutes. Elle ne me parle pas de sa vie ; au début il me semblait qu’elle n’avait pas très envie de faire la conversation. Mais après on a trouvé un sujet… bien, l’ethnologie. Elle connaît la psychiatrie, qu’elle a exercée si je ne me trompe pas. C’est un sujet qui touche à plein d’autres choses, et j’ai découvert que de grandes figures font aussi partie du domaine de l’ethnologie, qui m’intéresse beaucoup. Certains auteurs qu’elle emprunte, je les ai déjà rencontrés dans mes recherches. Elle a lu un livre sur les Maoris récemment. En ce moment je suis en train de lire un livre de l’anthropologue Philippe Descola qui se passe en Amazonie, chez les Indiens Jivaros.

Les dames t’appellent Shanne ?
Oui, cela s’est fait tout seul.

Combien de livres empruntent-elles en moyenne ?
A chaque visite j’en amène au moins quatre pour chacune, cela dépend. Mme C, elle lit les quatre; ensuite il y a Mme J., à la maison de retraite, pour qui j’en amène quatre aussi, mais elle ne m’en prend que deux. C’est elle qui a besoin de livres écrits en grands caractères. Elle aime bien les policiers. Alors ça, les policiers ça marche beaucoup, ils en lisent beaucoup, tous les 6. Cela m’a étonnée, moi je n’aime pas ce genre de livres. C’est un des genres les plus vendus je pense. Il y a une dame qui ne lit pas de romans, elle lit plutôt des revues. C’était pas gagné avec elle, au début elle était un peu difficile, on a eu du mal à se mettre d’accord sur ce qu’elle voulait. Pour elle les romans c’est trop long, elle préfère les magazines d’histoire, de sciences, elle aime bien Science et Vie. Mme F. m’a aussi demandé un DVD récemment, 68, un documentaire de Patrick Rotman, elle a lu beaucoup de livres sur 1968.

Comment choisissent-elles leurs lectures ?
Soit seules, soit je leur en choisis en fonction des livres ou des auteurs qu’elles ont déjà lus. Mme M., celle qui s’intéresse à l’histoire de France, elle lit des biographies de vieux auteurs ou figures historiques, elle adore ça. Elle a beaucoup aimé un livre sur Racine, qui retrace sa vie, depuis sa jeunesse à Port-Royal, elle m’en a parlé. Elle adore aussi les histoires de cour, le 17ème et le 18ème siècles.

Est-ce que tu leur conseilles des lectures ?
Non, je discute avec elles pour savoir ce qu’elles aiment. Parfois je trouve des livres qui ont l’air sympa, je leur porte et j’attends leur écho ensuite, si elles l’ont aimé ou pas, et pourquoi.

Les dames que tu dessers te parlent-elles de leurs lectures ?
Oui, généralement, elles me disent si le livre leur a plu, parfois de façon très brève, parfois certaines m’en parlent un peu plus. Je leur pose aussi des questions pour choisir de nouveaux livres. En ce moment Mme F. lit un livre de Pierre Bayard, Peut-on appliquer la littérature à la psychanalyse ? Je lui ai aussi apporté Il existe d’autres mondes ; il a écrit plein de choses, elle veut tous les lire. Elle s’est aussi lancée dans Bukowski.

Est-ce que cette expérience te plaît et qu’est-ce qu’elle t’apporte ?
Oui, cela me plaît et cela m’apporte la même chose qu’à elles, je suppose, c’est toujours sympa, surtout le fait que ce soit des personnes âgées, ce sont des personnes qui ont des choses à dire, c’est intéressant. Je sais que cela me fait autant plaisir que cela leur fait plaisir, c’est un échange de bons procédés.

Quel est ton parcours ?
J’ai arrêté l’école après la troisième, et après j’ai fait un peu ce que j’ai voulu. A un moment j’ai travaillé pendant 9 mois, dans une boutique de BTP, autant dire que ce n’était pas vraiment mon rayon.

Est-ce que cette activité entre dans ton projet professionnel ? Quels sont tes projets et quel métier souhaites-tu exercer ?
Non, je n’ai pas encore de projet bien défini. Les domaines qui m’intéressent nécessitent de faire de longues études, de sciences, ou de médecine, et ce n’est pas du tout mon domaine, je n’ai pas envie de faire de longues études. La Ville de Paris nous a proposé une formation pour passer le B.A.F.A., mais ce n’est pas mon truc, l’animation auprès des enfants. J’ai joué avec certains en salle Jeux Vidéo ici, c’était amical, mais je n’ai pas envie d’avoir une autre relation qu’amicale avec eux.

Comment te représentes-tu le rôle des bibliothèques depuis que tu travailles à Václav Havel ?
Comme des lieux qui sont en vérité un peu plus que des bibliothèques, chacune ayant sa particularité et sa communauté ; on vient pour lire, pour échanger, pour s’amuser même. Je dirais que le rôle des bibliothèques est précieux dans sa polyvalence.

***
Veux-tu bien répondre à une partie du questionnaire de Marcel Proust ?

Mon occupation préférée.
Je ne sais pas, je n’ai pas d’occupation préférée, je n’ai pas forcément besoin d’occupation, je suis là, voilà.
Tu penses ? tu rêves ?
Oui.
Eh bien tu peux le dire, rêver.
Penser, j’aime penser, plutôt.

Mon rêve de bonheur.
Alors ça, c’est vaste. Je ne suis pas quelqu’un qui peut répondre aux questions par oui ou par non, j’aime bien être entre les deux. Je n’ai pas une idée précise du bonheur.

Ce que je voudrais être.
Je ne sais pas.
Bon ce sont les questions de Marcel Proust, hein 🙂 , tu n’es pas obligée de répondre à toutes, si c’est trop intime.

Le pays où je désirerais vivre.
J’hésite, quelque part en Asie peut-être. Hmm, le Japon ?
La culture asiatique me plaît, le mélange du moderne et des traditions. Il y a toujours chez eux un côté respectueux, de leur culture, de tout ce qu’il y a autour d’eux, de la nature.

[As-tu lu des auteurs japonais ?
Oui, j’ai lu Haruki Murakami, un classique, j’aime beaucoup. J’ai lu Yukio Mishima aussi, cela m’a plu, mais je préfère Murakami, toujours ce côté un peu mystique. Il a fait des études de musique, il a étudié à l’étranger, il y a beaucoup de références musicales dans ses œuvres, du jazz, du classique. D’ailleurs je crois qu’il a un club de jazz à lui. Je n’aime pas le jazz, mais j’aime bien ce qu’il écrit sur la musique, sur ce qu’il écoute, il cite des artistes, des titres, des reprises, c’est intéressant.
Lis-tu des mangas ?
Oui, beaucoup.
Et des BD ?
Je lis moins de bandes dessinées, car j’aime bien avoir mes BD à moi, et c’est un budget, une BD c’est au moins 15 euros, et si je m’écoutais, j’en achèterais beaucoup.]

La couleur que je préfère.
Le rouge.

La fleur que j’aime.
J’aime bien les fleurs avec plein de pétales, comme les dahlias, quand il n’y a que quatre pétales, c’est bof 🙂 J’aime aussi les micro fleurs qu’on peut trouver sur le bord des routes.

L’oiseau que je préfère.
Le corbeau, il a une taille imposante, il est tout noir, et très intelligent. J’aime bien le Nestor aussi, un perroquet, il y en a un au Jardin des Plantes. C’est aussi un oiseau très intelligent. Il est tout vert, plutôt kaki, vert-gris, et sous les ailes, il est très coloré, en rouge, orange.

Mes auteurs favoris.
Je ne peux pas avoir un seul auteur préféré.

Mes compositeurs préférés.
J’aime la musique classique mais plutôt par morceaux, pas par compositeurs. Puis ce n’est pas ce que j’écoute le plus.

Mes poètes préférés.
Je ne lis pas de poésie, je n’aime pas trop, à part une fois Victor Hugo, j’ai lu des passages de La Légende des Siècles, j’ai bien aimé, mais je me suis lassée de toutes les références religieuses.

Mes héros et héroïnes dans la fiction (littérature et cinéma)
Il y en a trop, faire un choix ne m’est pas possible, un plus que les autres, non, non.

Mes peintres favoris.
Non, je n’en ai pas. Mais j’aime bien le street art, il y en a pas mal ici dans le quartier.

Mes héros dans la vie réelle.
Je n’en ai pas particulièrement. Des personnages morts depuis longtemps, peut-être. Le terme “héros” ce n’est pas rien, alors quelqu’un qui à mes yeux puisse être un héros, il n’y en a pas beaucoup. Il y a chez tout le monde un mauvais côté, le revers de la médaille, aussi bonnes que les personnes aient pu être, il y a toujours la petite tache qui vient ternir leur vie, alors bon, je ne vénère personne absolument.

Mes héroïnes dans l’histoire.
Ce n’est pas une question facile non plus, quand on voit la place de la femme dans l’Histoire.

Mes noms favoris.
J’aime bien les mots valises, un mix entre deux mots.

Personnages historiques que je méprise le plus.
Ah, là c’est plus facile 🙂 Et encore. Il y en a pas mal quand même, et non, en fait c’est un choix difficile, des raclures, il y en a eu, oui. Cela serait comme dire qu’il y en a des moins pires que les autres.

Ma devise.
Je n’ai pas de devise, mais j’aime bien un truc du genre “On n’est jamais mieux servi que par soi-même”, dans l’idéal c’est mieux de n’avoir besoin de personne, d’être libre.

***

Interviewée par Cecilia

Share

Une réflexion au sujet de « Interview de Shanne, volontaire en service civique pour la mission Port’âge »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *