Un coup de cœur, un coup de club (des lecteurs)

Enfin ! Après une disette de quelques mois le cénacle le plus fermé et prestigieux du Monde libre et des bibliothèques de Paris se reréunissait samedi 20/05/2017, 10h30 (heure de Paris) pour s’adonner aux plus nobles passions qui soient : les livres et la critiques d’iceux.

C’est donc vers 10h30 que se sont retrouvés, fringants et beaux, Lurdès, Mary, Cécile, Liliane, Isabelle, Philippe et votre serviteur.

Mus par leurs ardentes appétences littéraires ils se sont joints dans la petite mais non moins chargée de souvenirs émus salle Allégro, au premier étage, prêts à échanger propos enjoués et romans empruntés.

Et, après une brève introduction, c’est Philippe qui initie les débats.

largeIl a lu Petit pays de Gaël Faye et pense du bien de ce premier roman, par ailleurs unanimement salué par la critique et retraçant le génocide au Rwanda vu par les yeux d’un enfant, en l’occurrence l’auteur.

Philippe a d’abord pensé que c’était rapporté de façon légère, avant de se rendre compte que finalement pas tant que ça.

A ce drame, toujours présent, se mêlent des bonheurs de l’enfance d’autant plus fragiles. L’écriture est agile, les descriptions magnifiques, le tout est très agréable à lire mais aussi très lourd.

Liliane se souvient l’avoir lu mais plus trop du contenu. Même si elle se rappelle avoir aimé.

Quoi qu’il en soit l’ouvrage a reçu le prix Goncourt des lycéens.

bureauMais Philippe enchaîne déjà, toujours prompt à partager ses passions extrêmes. Cette fois c’est un livre d’aventure : nous sommes au Japon, aux alentours de 1100, et un petit village a passé un contrat avec le Bureau des Jardins et des Étangs, une sorte d’administration royale. Ce village a pour mission de fournir un certain nombre de carpes par an pour alimenter les bassins royaux, missions dont s’acquitte un jeune pêcheur dont le don pour attraper des carpes et les transporter dans une nacelle jusqu’aux dits bassins, quoique peu glorieux, est bien utile au village qui se voit ainsi exonéré de certaines taxes. Cette phrase est bien trop longue mais peu importe.

Voilà cependant que le jeune pécheur décède tragiquement et que sa femme se voit désignée pour prendre le relais. Le roman raconte alors son voyage avec moult rebondissements et péripéties.

Le texte rend bien l’ambiance du moyen-âge japonais croit savoir Philippe et l’on ne peut que le croire sur parole tant il nous est difficile de l’imaginer.

Le livre est bien mais pas extraordinaire nous dit Philippe avec un phlegme qui est devenu légendaire dans certains milieux autorisés.

Liliane prend ensuite la parole avec solennité et cette candeur si facétieuse qu’on lui envie. C’est Alain Mabanckou qui a eu les faveurs de sa lecture, lui et son Black Bazar.

bazarBlack Bazar c’est l’histoire d’un Africain, un homme très important et toujours très chic, qui arrive à Paris. Il se marie avec la fille d’un avocat strasbourgeois d’origine congolaise qu’il emmène à Paris. Là, elle va se laisser séduire par un autre, qu’il nomme « l’hybride »

Le livre a beaucoup plu à Liliane ; il n’y a pas une histoire mais des centaines qui s’entremêlent au gré d’expressions très imagées. C’est très bien.

Elle a aussi lu « Ce qui ne nous tue pas » d’Antoine Dole mais là je vous avoue qu’il n’y a rien sur ma feuille, j’en conclue donc que le livre ne l’a pas marquée.

Cécile se lance ensuite, pour sa grande première dans le club ! Elle nous présente deux comics, de la bande-dessinée américaine, qu’elle a découverts un peu par hasard à la bibliothèque : les deux romans graphiques et autobiographiques d’Alison Bechdel, une bédéiste américaine, originaire de Pennsylvanie : Fun home et C’est toi ma Maman ?. C’est le 2ème tome qui l’a attirée au départ, d’autant qu’elle ne savait pas qu’il y en avait un premier, et elle a eu envie de le lire au vu de sa thématique : les relations mère-fille.

funAlison Bechdel est née en 1960, elle est militante féministe, lesbienne, connue pour avoir publié une série dans Womanews, une revue féministe New Yorkaise, Dykes to Watch Out For  (Lesbiennes à suivre). Ces deux tomes consacrés à son père et à sa mère sont selon Cécile magnifiques, une vraie œuvre littéraire, tout en étant graphique. Elle analyse toute sa vie avec des références littéraires et psychanalytiques, passant toute son histoire au crible des références d’Alice Miller et de Donald W. Winnicott.

Ce deuxième tome C’est toi ma Maman ? est donc consacré à sa mère, dont elle raconte l’histoire, et à ses relations avec elle, alors qu’Alison a déjà la trentaine passée et qu’elle est une auteure connue. On la voit écrire et dessiner cette œuvre, soumettre les épreuves par deux fois à sa mère, et sa mère réagit plutôt mal, parce qu’elle ne se voyait pas de la façon dont la décrit sa fille, mais elle lui donne des conseils. La mère d’Alison est une femme très cultivée, elle est au départ professeure de lettres dans le secondaire, elle aurait aimé enseigner à l’université, elle est très douée, elle lit tout le temps, de la littérature. Mais elle a fondé une famille avec M. Bechdel, elle élève trois enfants, dont Alison, l’aînée, et ses deux frères, et son statut de femme au foyer ne lui permet pas d’enseigner.

mamanC’est une famille qui a vécu une grande souffrance, à cause de la douleur du père, qui est révélée dans le premier tome et pourtant toute l’œuvre d’Alison est emplie d’un humour décapant. Dans ce deuxième opus la maison familiale a été vendue, Alison et sa mère vivent toutes les deux dans un appartement, avant qu’Alison parte à l’université. C’est à l’université qu’elle découvre qu’elle est lesbienne, elle lit toutes les œuvres des auteures féministes, elle est très influencée par Jane Austen, Virginia Woolf, notamment. Son roman est très réaliste, elle dessine très bien, elle a vraiment cette tête en vrai Alison Bechdel, elle a les cheveux courts, un style vestimentaire masculin, tout comme Judith Butler, la théoricienne des gender studies, qu’elle admire.

C’est Alison Bechdel qui a introduit la notion du genre dans la bande dessinée.

Elle est aussi connue pour avoir créé le test de Bechdel !

Ce test analyse la présence féminine dans les films, et permet de savoir si un film est féministe ou sexiste – cependant, on ne peut s’y fier totalement car il y a des films au contenu sexiste qui passent aux travers du test en répondant à ses trois prémisses :

– Y a-t-il au moins deux personnages féminins portant des noms ?

– Ces deux femmes se parlent-elles ?

– Leur conversation porte-t-elle sur un sujet autre qu’un personnage masculin ?

(Source : Wikipédia, Test de Bechdel)

Tous les blockbusters échouent à ce test, en Suède des salles de cinéma utilisent le test de Bechdel pour coter les films qu’elles diffusent. Cécile le trouve très intéressant.

Ces deux romans graphiques sont remplis de références et allusions littéraires, les parents d’Alison et elle-même lisent beaucoup, elle cite Albert Camus, Marcel Proust, Henry James, F.S. Fitzgerald, Oscar Wilde, Du Vent dans les Saules… La mère d’Alison répète sans cesse des pièces de théâtre, parfois avec sa fille, car malgré son rôle de mère au foyer, elle continue à jouer au théâtre, dans sa petite ville de Beech Creek.

Le premier tome, Fun Home, que Cécile a découvert après, est beaucoup plus dur, c’est une tragicomédie familiale, où l’on découvre l’enfance d’Alison avec ses deux parents et ses deux frères, dans un manoir que son père a passé sa vie à rénover à la mode victorienne et néogothique, à restaurer toutes les moulures, et pour lequel il a acheté des meubles qui vont bien dans le style… Il est très violent avec ses enfants, sa fille et ses deux fils, il leur fait tout faire, s’en sert d’apprentis.

A un moment, il perd son emploi de professeur, parce qu’il a des relations sexuelles avec de jeunes hommes, dont un de ses élèves, et dans la petite ville où ils vivent, cela fait scandale, à cette époque où l’homosexualité était très réprimée.

Le père reprend alors l’entreprise funéraire du grand-père, et la famille Bechdel vit dans un funérarium (d’où le titre de la BD, Fun[eral] Home), le père embaume les cadavres des défunts de la ville, aidé par ses trois enfants.

Un jour M. Bechdel meurt en traversant une route de campagne, trois semaines après que sa mère a demandé le divorce. Alison comprend bien plus tard ce qui est arrivé à son père, elle pense qu’il s’est suicidé mais n’en est pas sûre, c’était peut-être un accident. Alors qu’Alison compose son œuvre graphique, sa mère lui donne plus tard toute la correspondance que son père lui a écrite, elle comprend que son père était quelqu’un de très particulier, qui a beaucoup fait souffrir sa mère, mais elle l’aimait beaucoup. Grâce à ces deux bandes dessinées, elle parvient à exorciser la souffrance de sa vie de jeunesse, engendrée par la relation violente de ses parents, et elle le fait avec beaucoup d’humour, d’émotion et d’intelligence. Son père restaurait la maison, sa mère jouait du piano toute la journée, un frère était musicien, l’autre était passionné de maquettes, et Alison dessinait beaucoup.

Cécile vous recommande donc ces deux BD, dont on ne vous a pas tout dit (on vous en a quand même dit beaucoup !)…, deux œuvres très dures mais pleines d’humour, qu’on dirait teinté de gothique, qui sublime par l’art d’Alison Bechdel la souffrance qui peut exister dans beaucoup de familles.

Mary a quant à elle lu pas moins de quatre livres, sans doute pour nous humilier comme à son habitude, nous pauvres lecteurs qui tournons à 2 livres max par club. C’est moche de faire ça, Mary.

Mary a décidé d’apprendre l’Italien ce qui monte son nombre de langues parlées à 27, dont l’Anglais, le Français, l’Allemand, le Japonais, le Swahili et la langue secrète et royale des marmottes. Pour parfaire son italien elle lit donc des romans italiens (mais en italien sinon ça n’aurait aucun sens.)

merMargaret Mazzantini, l’autrice de  La mer, le matin est née en Irlande mais a vécu en Italie toute son enfance. Son livre narre deux histoires parallèles séparées par la Méditerranée, deux histoires mettant en perspective le passé colonial de l’Italie en Lybie.  C’est un livre sur l’identité, celle de ceux qui ont fui la Lybie pour vivre en Italie, comme Vito, le fils d’Angelina, né en Lybie mais a qui dû la quitter quand Khadafi a chassé les colons italiens. Celle aussi de Farid qui, tout jeune, suit sa mère pour coûte que coûte quitter la Lybie.

Un livre très réussi, un voyage entre deux continents et entre des familles.

Mary a lu aussi Per dieci minuti (10 minutes par jour) de Chiara Gamberale », un livre écrit sur un jeu, celui proposé par un psychiatre à sa patiente : à raison de 10 minutes par jour elle doit faire quelque chose qu’elle n’a encore jamais fait. Ce livre est basé sur son journal et est très drôle. Qui plus est, le processus se révèle thérapeutique puisqu’au bout de trente jours l’héroïne se sent bien mieux !

Camille, mon envolée de Sophie Daull : Camille, 18 ans, meurt d’une méningite le jour de Noël. Sa mère se donne comme objectif d’écrire l’histoire de sa fille et de l’achever avant Pâques. Le livre est triste et heureux en même temps, s’attachant à rendre honneur à Camille. Ce qui inspire ce proverbe chinois : On ne peut pas empêcher les oiseaux de la tristesse de voler autour de nos têtes mais on peut les empêcher de faire leur nid dans nos cheveux. »

Mary conclut brillamment par La guerre d’hiver du finlandais d’origine suédoise Philip Teir. Un roman conjugal sur la guerre d’hiver qui opposa les russes aux finlandais qui distille au fur et à mesure de ces pages un « esprit nordique » sur ce qui est important dans la vie ou comment une famille peut se désunir.

Lurdes prend alors la parole pour évoquer le livre Lire c’est vivre plus, ouvrage recensant l’avis de 9 écrivains et partageant leur amour de la littérature. C’est grâce à lui qu’elle a découvert Ces amis qui enchantent la vue de Jean-Marie Rouart, un excellent livre, très long, qui présente des livres de 120 écrivains, permettant de mieux connaître la littérature.

Parmi ceux-ci elle a  lu :

Le livre de l’intranquillité de Pessoa, poète portugais qu’on ne présente plus, qui parle de Lisbonne et qui est un peu triste.

Un roman françaisun-roman-f de Frédéric Beigbeder, qui revient sur son enfance dont il a tout oublié, de ses parents divorcés, de son frère qui travaille au MEDEF et par rapport auquel il se trouve raté.

Les forêts de Ravel de Michel Bernard : l’histoire du musicien, trop petit pour faire la guerre de 14 mais qui veut tout de même y participer et devient brancardier. A l’hôpital il trouve un piano et se met à en jouer. Très bientôt tout le monde veut le voir jouer : médecins, infirmiers et les éclopés dans leurs lits. Le livre est très joli, sentimental.

Mais voilà que le club menace de s’achever, heureusement Isabelle a encore quelques livres dans les manches (c’est une image…) !

Coraline, d’abord, adapté en un film très réussi. L’histoire d’une petite fille qui doit déménager à la campagne et dont les parents travaillent beaucoup. Comme elle s’ennuie elle se met à beaucoup se balader et un jour trouve une porte qui l’a fait tomber dans un monde parallèle. Ses parents sont là mais ils n’ont pas d’yeux, ils ont à la place des boutons cousus. En revanche, passé ce détail, sa deuxième maman est bien plus gentille que l’originale.

Sauf qu’elle n’est peut-être pas si gentille que cela…

burtonTim Burton ensuite, le célèbre réalisateur s’est aussi essayé à l’écriture avec un certain panache, disons-le, en tout cas avec plus de talent que pour Alice au pays des merveilles. Ce sont des histoires drôles et tristes en même temps, l’auteur surfant sur ce qu’il sait faire de mieux : les contrastes entre ce qui est drôle et triste.

Son livre, La triste fin du petit enfant huitre et autres histoires, est un recueil de poèmes touchants sur des enfants monstrueux, comme par exemple Ludovic, l’enfant toxique qui a beaucoup ému notre stagiaire Isabelle.

Enfin, Olivier essaye de dire des trucs sur des machins qu’il a aimés mais personne ne l’écoute parce qu’on a trop faim et aussi il y a un concert dans le parc qui accapare l’attention de tout le monde aussi ne vais-je pas en parler.

Conclusion : ce fut un club assez magnifique, il faut en convenir mais il y en aura bien d’autres ! Et des meilleurs ! Le prochain concernera d’ailleurs, et ça n’a aucun rapport avec ce que je dis, le Natural Writing, mouvement littéraire né dans l’ouest des États-Unis que vous découvrirez grâce à notre sélection sise au rez-de-chaussée de la bibliothèque (n’hésitez pas à réveiller l’agent(e) pour cela !).

 

 

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L’océan au bout du chemin de Neil Gaiman

voie des idés

Comment une mare peut elle se transformer en océan ? Comment une baby sitter qui plait trop à son père est une créature maléfique venue de la forêt ? Tout est une question de point de vue et peut-être d’âge, pense le narrateur qui se souvient de l’année de ses 7 ans….

Neil Gaiman plonge son lecteur au cœur des terreurs enfantines. A mi-chemin entre Edgar Poe et Tim Burton, il distille si bien le fantastique qu’il est difficile d’établir une frontière entre rêve et réalité. Il faut se laisser porter par la poésie de l’écriture…

Retrouvez ce livre dans nos collections : ICI !

Et les autres de l’auteur : 

L’étrange vie de Nobody Owens

Odd et les géants de glace

American Gods

Coraline

De bons présages

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